Le nom de Georges Palante ne suscite généralement que peu de réaction(s), si ce n’est au sein d’un cénacle de Happy few pour lesquels il constitue la source d’inspiration du personnage de Cripure (François Merlin) dans le roman Le Sang noir et dans la pièce de théâtre éponyme de Louis Guilloux. Grand lecteur, il commit de très nombreux compte-rendus d’ouvrages, dont un sur une publication d’Alain.
Georges Palante (Blangy-les-Arras 1862 – Hillion 1925), philosophe et sociologue — hélas ! (trop) méconnu[1] —, bachelier au Lycée Louis-le-Grand, débute sa carrière de professeur de philosophie à Aurillac en 1885, avant d’enseigner à Châteauroux. Agrégé en 1888, il fut ensuite professeur au Lycée de Saint-Brieuc entre 1890 et 1893, puis de 1898 jusqu’à sa retraite en 1924. Dans l’intervalle, il sera nommé à Valenciennes, La Rochelle et Niort. Il commence à publier à partir de 1901, avec un Précis de sociologie, qui sera vivement critiqué par Émile Durkheim[2]. Suivront Combat pour l’individu (1904), La Sensibilité individualiste (1909), Les Antinomies entre l’individu et la société (1912), Pessimisme et individualisme (1914). Grand lecteur, il contribua à la Revue philosophique de la France et de l’Étranger de 1895 à 1913, à la Revue Internationale de Sociologie en 1901, à la Revue des Idées en 1904, et surtout au Mercure de France, occasionnellement à partir de 1902, puis de façon permanente, en remplacement de Jules de Gaultier, entre 1911 et 1923, à la rubrique philosophique.
Hors de toute école philosophique, Palante fut un électron libre. Germanophone, il est particulièrement influencé par Schopenhauer, porte un vif intérêt pour les travaux de Freud, lit Max Stirner (dont il critique néanmoins l’individualisme égoïste) et sera le promoteur de Nietzsche en France[3]. Fervent défenseur d’un individualisme aristocratique, il ne cessera de dénoncer le grégarisme social, quelles qu’en soient ses formes (État, institutions, partis politiques, société, famille), qui bride l’épanouissement de l’individu.
L’originalité de sa pensée et de son enseignement, sa méfiance à l’égard des institutions universitaires permettent de le rapprocher d’Alain, dont il est le contemporain, sans en avoir cependant le rayonnement.
Dans le numéro du 15 janvier 1923 du Mercure de France, nous pouvons lire la chronique suivante ; dernière contribution à la revue et la seule répertoriée concernant Alain :
« C’est aussi un manuel de sagesse que nous donne l’auteur des Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions[4] ; sagesse un peu raisonneuse, sagesse d’un intellectualiste pour qui la bonne tenue dans la vie est le corollaire d’une bonne discipline de jugement. — Je ne sais pas qui est cet Alain subtil. Je le tiendrais pour un très bon esprit sans un jugement de lui que j’ai déniché dans un numéro des Propos d’Alain et qui me le démonétise un peu comme philosophe. Il s’agit de l’Affaire Dreyfus. L’auteur, après avoir convié les Français à aborder je ne sais plus quelle tâche difficile, ajoute : « Les Français, au temps de l’affaire Dreyfus, ont fait quelque chose de plus difficile encore (a). » — Cette admiration pour les promoteurs de l’Affaire me rappelle toujours le mot de Schopenhauer : que le philosophe se reconnaît à ce qu’il n’attend pas de Demain quelque chose de neuf et de grand. De même je voudrais que le philosophe ne demandât pas à Hier un pareil cadeau ; surtout quand il s’agit d’un événement aussi quelconque que cette affaire Dreyfus, banal épisode de l’histoire des partis, des coteries, des factions et des conjurations. — En revanche, j’aime beaucoup Alain quand il dissocie le respect et l’obéissance (p. 221). »[5]
Quelles remarques et observations pouvons-nous formuler à propos de cet article ? Plusieurs thématiques se dégagent de ces quelques lignes : le point de vue du critique sur un ouvrage, l’allusion polémique au sujet de l’Affaire Dreyfus, l’avis sur Alain comme philosophe et la position au sujet des Juifs. Plutôt que par thèmes, revisitons la chronique de façon discursive.
Tout d’abord, la chronique de Palante intervient deux ans après la publication de l’ouvrage en question. Ceci peut être mis au compte de la vie provinciale du critique philosophique, sans nul doute. De fait, lorsque Palante rédige son article, il vit dans un isolement (« Je vis en ours, ce qui est, ici, je crois la meilleure façon de vivre. »[6]) qui l’éloigne de l’actualité éditoriale et il est au bord de prendre sa retraite (en 1923). Il partage son temps entre son domicile de Saint-Brieuc, rue de Trégueux dans le quartier de la Croix Perron, et, de plus en plus, sa petite maison d’Hillion, au bord des grèves, à quelques vingt kilomètres.
Ensuite, il ignore l’auteur : « Je ne sais pas qui est cet Alain subtil. » Du reste, les Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions sont attribués à « L’auteur des Propos d’Alain », comme si « Propos d’Alain » constituait un terme générique désignant un publiciste anonyme, alors que cela fait plusieurs années déjà qu’Émile Chartier écrit sous le pseudonyme d’Alain (dès le 14 mai 1900 dans la Dépêche de Lorient). Camille Pitollet[7] témoigne de la solitude et de la frustration éditoriale de son ami, dans un article du Mercure de Flandre, publié en 1931, évoquant le suicide de Palante :
« Il ignorait tellement les plus élémentaires banalités de la vie littéraire que, dans sa chronique du Mercure, le 15 janvier suivant, il déclarait ne pas savoir qui était l’écrivain signant « Alain » et qu’il fallut que je lui indiquasse que c’était un autre de mes collègues — et le sien aussi, puisque de professeur de philosophie il s’agissait encore : de M. Chartier, du Lycée Henri IV. » Je suis enchanté de savoir — me répond-il le 18 janvier 1923 — qui est « Alain » : c’est un esprit curieux, avec des côtés professoraux, mais des aperçus suggestifs… ». J’omets le reste, qui complèterait originalement l’interview d’ « Alain »[8], prise naguère dans les Nouvelles Littéraires par M. Frédéric Lefèvre et contredirait fort les louanges de René Lalou[9], au même lieu, ou celles de Saurat[10] dans Marsyas. »
Cependant, nous inférons de cet article que Palante ne se satisfait pas de la lecture, de la critique de l’ouvrage, ni de sa méconnaissance de l’auteur : « Je le tiendrais pour un très bon esprit sans un jugement de lui que j’ai déniché dans un numéro des Propos d’Alain et qui me le démonétise un peu comme philosophe. » Ceci témoigne du fait que Palante ait cherché et lu autre chose d’Alain. Dès lors, il est légitime de se poser la question de la sincérité de Palante quant à son ignorance au sujet d’Alain. L’ouvrage de ce dernier, dont fait l’objet la critique, a été publié en 1921 ; Palante rédige son article en 1923 ; mais il est au courant de l’existence des Propos.
Nous pouvons, en effet émettre des doutes, alors que le philosophe briochin cite précisément la dernière phrase des Libres Propos datés du 15 avril 1922, qu’il indique en note de sa chronique : « Les Français, au temps de l’affaire Dreyfus, ont fait quelque chose de plus difficile encore (a)[11]. » Cette phrase, isolée, sortie de son contexte, n’a aucun sens. « Quelque chose de plus difficile encore » que quoi ? « L’auteur, après avoir convié les Français à aborder je ne sais plus quelle tâche difficile », écrit Palante avant de citer Alain. Quelle tâche difficile ? L’auteur ne la précise pas. Pourtant, cela figure dans les lignes qui précèdent :
« Il faut savoir ce que l’on veut. Et si, sincèrement, l’on prévoit la guerre contre un ennemi de jour en jour plus fort, il faut faire la guerre tout de suite, et donner un coup de poing pour n’avoir pas à en donner dix. Il ne s’agit pas de caserne. On ne joue pas au soldat devant soixante-dix millions d’hommes. Donc vouloir la paix, et orienter selon la paix les masses hésitantes. Vouloir c’est croire. Si vous ne croyez pas que c’est possible, c’est que vous ne savez pas vouloir. La paix n’est point facile. Elle ne se fera point par l’attente commune, mais par la volonté commune. Mais il nous faut des hommes qui ne soient pas empoisonnés par l’esprit de guerre ; effacer, comme d’un geste, ces Agités et ces Irrésolus. Difficile. Mais les Français, au temps de l’affaire Dreyfus, ont fait quelque chose de plus difficile encore. »[12]
Propos assez obscurs, au premier abord, si l’on s’en tient au dernier paragraphe. Dans ce Propos, Alain traite du discours de l’ancien ministre de la guerre et député André Lefèvre, concernant le prolongement du service militaire d’un an (alors qu’il est déjà de 3 ans). Alain ne semble pas s’opposer à cette proposition, mais il nuance : l’orientation belliqueuse de celle-ci ne peut qu’engendrer celle de l’Allemagne (expression d’un pacifisme radical et pragmatique dans les traces d’Aristide Briand ?). Que faut-il penser de cette dernière phrase ?
Lors de l’affaire Dreyfus (1898-1906), la France divisée (dreyfusards, anti-dreyfusards, dreyfusistes, anti-dreyfustistes) a été confrontée à une crise intérieure majeure, nourrit par l’esprit revanchard, le nationalisme, le militarisme, l’antisémitisme, les querelles de partis, les intérêts politiques, la question sociale. Pourtant, elle s’en tire, bien que les séquelles persistent, et la République se conforte. En 1921, le contexte est différent : les efforts franco-britanniques pour annihiler la puissance allemande par le Traité de Versailles conduisent à une situation critique. La question des réparations de la Grande Guerre suscite l’occupation de la Ruhr (de 1923 à 1925). La position d’Alain semble donc montrer, qu’au regard de l’affaire Dreyfus, le problème angoissant du renforcement militaire de la France face à une Allemagne déconfite (qui va connaître une terrible période d’hyperinflation à partir de juin 1921), n’est pas justifié. Ce qui n’oblitère pas le fait bien clair qu’il ait été dreyfusard, comme en témoigne ces extraits :
« Quand il fut évident que les grands chefs s’honoraient presque d’une erreur, et en tiraient occasion de nous rappeler qu’ils nous gouvernaient, je me jetai dans la révolte, et je rattrapai mes amis dreyfusards […]. Nous jurâmes qu’on ne crierait point Vive l’Armée aux retraites militaires. Et, discourant sur les bancs du square, avec l’appui des ouvriers de l’arsenal et des marins, nous fûmes maîtres de la ville ; et même nous préparâmes d’assez près une commune autonome, pour le cas non invraisemblable d’un coup d’État militaire. »[13]
Pourquoi donc Palante ne cite-il, en 1923 (période la plus grave de la situation monétaire germanique), que cette phrase d’Alain, sans lien avec l’ouvrage philosophique dont il fait le compte-rendu ? Il poursuit avec ces remarques curieuses :
« Cette admiration pour les promoteurs de l’Affaire me rappelle toujours le mot de Schopenhauer : que le philosophe se reconnaît à ce qu’il n’attend pas de Demain quelque chose de neuf et de grand. De même je voudrais que le philosophe ne demandât pas à Hier un pareil cadeau ; surtout quand il s’agit d’un événement aussi quelconque que cette affaire Dreyfus, banal épisode de l’histoire des partis, des coteries, des factions et des conjurations. »
« Cette admiration pour les promoteurs de l’Affaire » : où Palante lit-il une telle admiration ? À quels promoteurs fait-il allusion ? Désigne-t-il Zola, Clemenceau ou Blum, entre autres ? Difficile de répondre. Néanmoins; Palante ayant eu des échanges assez vifs avec ce dernier, nous pouvons porter notre choix sur celui-ci notamment. Pourtant, Alain reste suspicieux quant au socialisme de Léon Blum, qui dans un premier temps fut antidreyfusard par patriotisme, avant de se ranger derrière « les promoteurs de l’Affaire ».
La référence à Schopenhauer qui suit n’est pas tant surprenante par son contenu que par sa présence : Palante faisaient très souvent appel au philosophe pessimiste[14], au point que ses élèves au lycée l’avait surnommé « Schopen ».
« Le philosophe se reconnaît à ce qu’il n’attend pas de Demain quelque chose de neuf et de grand[15]. » On connaît la critique virulente de la philosophie universitaire et de ses professeurs qui selon Schopenhauer s’arrogent à tort le titre de philosophes. Faut-il y entendre une pique de Palante à l’encontre d’Alain, ce que laisse supposer la suite : « De même je voudrais que le philosophe ne demandât pas à Hier un pareil cadeau » ?
La remarque qui lui succède, quant à elle, ne laisse pas d’interroger : « […] surtout quand il s’agit d’un événement aussi quelconque que cette affaire Dreyfus, banal épisode de l’histoire des partis, des coteries, des factions et des conjurations. »
L’affaire Dreyfus, un détail de l’histoire ? Comment peut-on, en l’espace de quelques lignes, traversées par une paraphrase de Schopenhauer, soupçonner un auteur — que l’on prétend ignorer — d’avoir une posture jugée contestable (dreyfusarde) sur une question sensible, et ensuite faire remarquer le caractère totalement dépourvu d’intérêt de cette affaire, qui a pourtant secoué l’opinion publique jusqu’à la violence ? Du reste, cette observation est hors de propos dans une critique d’ouvrage. Pourquoi souligner cet aspect, sinon par pur esprit polémique nourri par un point de vue partisan ? Le silence de Palante lors de l’affaire (attitude que l’on peut lier à son individualisme intransigeant) ne dissimulera que temporairement la face obscure du personnage. En effet, Palante ne cachait pas son admiration pour le comte de Gobineau (« ce génial français ») : « Dans les races existant aujourd’hui, les races jaunes, les races noires et les races blanches, il est évident que les différences physiques de ces races sont accompagnées de différences intellectuelles. Ces différences ont été admirablement étudiées par de Gobineau dans son livre sur l’Inégalité des races humaines. »[16] Cette adhésion aux théories raciales n’est pas à l’honneur de Palante[17], a posteriori, mais il est difficile de la lui reprocher, objectivement. En effet, Palante reste un homme de son temps (comme le furent Jules Ferry et Georges Clemenceau lors de leur débat sur la colonisation en 1885), aveuglé par le foisonnement d’écoles et de courants pseudoscientifiques, scientifiques et philosophiques, dont furent riches le XIXème siècle et le XXème siècle naissant : positivisme, individualisme, socialisme, anarchisme, darwinisme, psychanalyse, futurisme[18], phénoménologie, sociologie…
Afin d’y voir plus clair, rappelons que Palante était un homme aigri, très susceptible au point de rompre des amitiés du jour au lendemain ; un joueur de poker qui se laissait régulièrement tenter par le vin blanc, au Café du Commerce à Saint-Brieuc, et qu’il lui arrivait de corriger ses copies de bac dans une maison de passe (Louis Guilloux[19] et Jean Grenier[20] en témoignent). Comment expliquer cet état d’esprit chez le professeur de 60 ans ?
D’abord, nous pouvons légitimement attribuer cette acrimonie à une santé fragile, sa grande myopie et à des difformités physiques : il souffrait surtout d’une acromégalie, qui rendaient sa silhouette, quelque peu monstrueuse, immédiatement reconnaissable et lui interdisait l’aisance dans ses déplacements : il avançait en se dandinant à la manière d’un orang-outang, dira Jean Grenier.
« En 1905, à la suite d’un mal perforant plantaire, j’ai dû subir l’amputation du gros orteil des deux pieds. J’ajoute à cela une enflure chronique et considérable des pieds qui me rend la marche même très difficile. Depuis des années, je suis forcé de porter des chaussures spéciales dont le volume jure avec l’élégance briochine. Les gamins se moquent de mes chaussures et de mon allure. Que de fois, au lycée, j’ai trouvé inscrit sur le tableau noir de ma classe, par les soins d’élèves malicieux, le schéma de mes extrémités inférieures qui m’ont rendu plus célèbre dans Saint-Brieuc que tous mes ouvrages de philosophie sociale. »[21]
Ensuite, le rejet de sa thèse[22], refusée en Sorbonne (alors sous l’influence magistrale de Durkheim) par messieurs Gabriel Séailles et Célestin Bouglé[23], constitue un deuxième motif à son amertume. Dreyfusards convaincus (il flotte ici dans l’air des relans de rancunes égotistes et orgueilleuses), ceux-ci seront ouvertement critiqués par des auteurs et journalistes antisémites, tel que Gustave Téry, fondateur de L’Œuvre, qui « utilise le cas Palante à des fins polémiques : il oppose cet » excellent professeur d’un mérite incontesté » à Bouglé, » porte-queue du Juif Durkheim « . Selon lui, Palante ne voulait pas être docteur en Sorbonne » pour fouler, comme d’autres, ce “tapis moelleux” que l’affaire Dreyfus a étendu, paraît-il, sous les pas des sociologues qui marchent avec leur temps, c’est-à-dire avec Israël (…). S’il aspirait au doctorat, M. Palante ne songeait pas davantage à se décorer d’un vain titre, ni à parer son épitoge d’un troisième rang d’hermine pour éblouir, le jour de la distribution solennelle des prix, les intellectuelles et les snobinettes briochines. M. Palante se proposait simplement de défendre et de répandre quelques idées qu’il croit justes. Prétention aussi modeste qu’innocente ».[24] Ce point de vue n’engage que son auteur. Paradoxalement, compte tenu de sa position à l’égard des structures sociales, la porte fermée à l’enseignement universitaire pouvait être pour Palante une source de vexation, en raison de sa susceptibilité épidermique.
La troisième hypothèse pour expliquer cette aigreur repose sur l’assignation du professeur dans un lycée de province, bien que Palante considèra la Bretagne comme le plus beau pays du monde ?[25] Ceci dit, cet éloignement n’a jamais empêché Palante de se déplacer, de se rendre à Rennes ou à Paris et de voyager à l’étranger. Néanmoins, les plaintes — justifiant ses silences épistolaires — concernant ses charges professorales et le rapport aux élèves (« cette volaille ») sont nombreuses dans les lettres[26] qu’il adresse à Louis Guilloux, ou qui sont relatées par ce dernier : « Je suis repris dans l’engrenage ! » ; « Je suis repris par l’engrenage plus que jamais ! » ; « en cette fin de trimestre je suis surchargé de tâches innombrables, nauséeuses et inutiles » ; « L’emprise du métier est plus asservissante que jamais ! »
Enfin, il faut probablement chercher dans une hargne désabusée, mélancolique (tout, et notamment la littérature, l’ « horripile », confie-t-il à Guilloux[27]) et une susceptibilité exacerbée, les motifs récurrents de ruptures de Palante avec de nombreuses personnes. C’est cet état d’esprit qui le conduit, à partir de 1922, à se brouiller avec Jules de Gaultier au sujet du bovarysme. L’issue de cette querelle, avec son ancien ami et prédécesseur au Mercure, relève d’une bien triste farce. D’abord en ce qui concerne le sujet (sur lequel il est inutile de revenir ici, car il s’écarte de notre propos), et ensuite sur les circonstances : compte tenu de l’état physique de Palante, un duel à l’arme blanche — choix délibéré de l’offensé — aurait été du dernier grotesque, ce qui le fit annuler par les témoins. La suite est connue : Palante se tire une balle dans la tempe, sur la plage d’Hillion, le 5 août 1925. L’admiration de Palante pour Schopenhauer et Nietzsche (dont il est l’un des principaux promoteurs en France) n’explique nullement son geste. En effet, le regard de ceux-ci sur le suicide, et plus particulièrement Schopenhauer, est clair. Question d’honneur anachronique ? Épuisement psychique ? Dépression ? En l’absence de mots d’explications de l’intéressé, la réponse reste en suspens.
Pourquoi s’étendre sur Palante ? Simplement pour dessiner le profil de l’homme et du critique littéraire, chercher à comprendre ses propos, et enfin éclaircir la chronique sur l’ouvrage d’Alain. Pourfendeur de tout ce qui bride et entrave l’épanouissement de l’individu (État, institutions, partis politiques, société, famille), le silence de Palante à propos de l’affaire Dreyfus peut s’expliquer. Et encore… C’est un silence qui parle…
En revanche, certains propos ne trompent pas. Louis Guilloux, dont nous pouvons difficilement remettre en question la droiture morale (nonobstant son absence de condamnation, ou tout du moins de commentaires) et malgré la rupture avec celui qui fut son maître et ami, relate l’épisode suivant dans ses Souvenirs[28] : alors qu’en 1919, Palante se lance dans la campagne des municipales, et rédige une brochure[29], Du Nouveau en Politique !, qu’il souhaite faire imprimer, non à Saint-Brieuc, comme le lui suggère Guilloux, mais dans une « grande revue » à Paris (« Je veux l’estampille parisienne… »). Les réponses tardent. Palante s’impatiente. Guilloux lui propose de s’adresser à l’une de ses connaissances à Paris.
Voici le dialogue que retranscrit Guilloux :
« — Mais qui est-ce ? me demanda Palante. Êtes-vous sûr que c’est un homme honnête ?
— Je le crois.
— Il n’est pas de la police ?
— Je l’ignore…
— Ni franc-maçon ?
— Je l’ignore également.
— Tout cela me paraît bien hasardeux.
— Envoyez toujours votre manuscrit. […] »
L’attente d’une réponse se prolonge. Puis :
« — Je vois ce qui se sera passé, criait Palante… Ce sont les Juifs qui veulent m’empêcher de parler. J… est un juif. Il a été voir notre type… Mais il l’a payé…
En réalité, nous le sûmes plus tard, J… était alors dans le Midi et n’avait pas reçu notre lettre… […] »[30]
Le lendemain, une réponse positive arrivait et Palante se réjouissait de l’excellence du travail effectué…
Bien entendu, il serait insensé de formuler des conclusions hâtives sur ces propos relatés douze ans après. Néanmoins, nous avons là un témoignage d’un antisémitisme ordinaire, de ce qu’Hannah Arendt appelle la « banalité du mal », et cela n’exonère pas d’une condamnation des termes employés[31].
Nous constatons que, sur dix-sept lignes consacrées aux Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions, la critique de Palante se limite à cinq lignes positives — et encore, plutôt nuancées pour la première — : « C’est aussi un manuel de sagesse que nous donne l’auteur des Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions ; sagesse un peu raisonneuse, sagesse d’un intellectualiste pour qui la bonne tenue dans la vie est le corollaire d’une bonne discipline de jugement[32] […]. En revanche, j’aime beaucoup Alain quand il dissocie le respect et l’obéissance (p. 221). »
Bel effort pour un regard critique d’un ouvrage daté de plus d’un an : un manuel de sagesse qui dissocie le respect et l’obéissance… C’est court, mais c’est net. Le tour est caricatural. D’autant plus que dans cet article, Palante aborde tout aussi sèchement la critique de dix ouvrages.
Passons sur la remarque initiale du critique. Elle n’engage à rien, tout en glissant un bémol de circonstance. C’est de bonne guerre. Quant à l’ultime phrase, elle est du même acabit : « j’aime beaucoup Alain quand il dissocie le respect et l’obéissance »[33].
En somme, Palante ne nous apprend pas grand chose sur l’ouvrage. On serait tenté de le soupçonner de ne l’avoir que feuilleté, se limitant à la lecture de quelques pages, dont les deux dernières sur « Les Pouvoirs publics ». En revanche, comme nous avons voulu le montrer ici, Palante nous en apprend sur lui-même. Son article peut être considéré comme le reflet indirect, le révélateur (dans le sens photographique) de sa personnalité misanthropique et de sa pensée individualiste : parlant d’un autre, il parle de lui.
Alain, de son côté, a-t-il eu vent de cet article ? Connnaissait-il Palante et ses œuvres ? Qu’en aurait-il dit ? Un champ de recherches à labourer…
Yves Minois
19 août 2023
[1] Malgré la réédition de ses oeuvres aux Éditions Folle Avoine à partir de 1989 ; sa sortie de l’ombre par Michel Onfray, avec son ouvrage Georges Palante. Essai sur un nietzschéen de gauche (1990) ; la tenue d’un colloque à Saint-Brieuc, La Révolte individuelle. Actes du colloque Georges Palante, la même année, ainsi qu’une exposition à la Bibliothèque Universitaire de Rennes II ; ou encore les nombreuses contributions à la Revue Confrontations, bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux (fondée en 1980) ou aux Carnets Louis Guilloux (n°2, Georges Palante & Louis Guilloux. L’amitié – La fêlure. 2008) ; sans compter l’intégrale des Œuvres philosophiques (2004), ainsi que les Chroniques complètes au Mercure de France (2006) aux Éditions Coda.
[2] Émile DURKHEIM, Compte rendu du Précis de Sociologie, in Revue de Synthèse Historique, 1er février 1902. Notons au passage que de son côté, Alain se montre singulièrement critique à l’encontre du père de la sociologie, ce qui aurait pu lui accorder du crédit auprès du philosophe briochin.
[3] Certains ont pu qualifier Alain de « Nietzsche français », en raison de sa pensée hors système et du format plus ou moins aphoristique de ses propos.
[4] Quatre-vingt-un chapîtres « revus et augmentés » qui deviendront les Éléments de philosophie.
[5]Georges PALANTE, Chronique du 15 janvier 1923, Mercure de France.
[6]Georges PALANTE, lettre à Louis Guilloux du 27 mai 1921.
[7] Bref collègue d’allemand du professeur de philosophie au lycée de Saint-Brieuc (1908-1910), mais rapidement devenu une affinité élective et un correspondant assidu.
[8] Frédéric LEFÈVRE, « Une heure avec l’auteur des “ Propos d’Alain ” », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques (19 janvier 1924) et « Une heure avec Alain », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques (18 février 1928).
[9]René LALOU, Alain vu par un critique italien (30 mai 1931). Nous n’avons pas pu consulter cet article.
[10]Denis Saurat (1890-1956), universitaire et écrivain, collaborateur au Marsyas.
[11]Le (a) correspond à une note de Palante : Propos d’Alain, 15 avril 1922.
[12]ALAIN, Libres Propos (15 avril 1922).
[13]ALAIN, Histoire de mes pensées (1936).
[14]« Mon saint patron », écrit-il à Louis Guilloux dans une lettre du 27 juillet 1918.
[15] Possible paraphrase des Parerga et Paralimonema (1851). Un spécialiste de Schopenhaeur saura retrouver le référence.
[16]Georges PALANTE, Les Antinomies entre l’individu et la société (1912).
[17] De son côté, Alain, s’il reconnaît la qualité des œuvres littéraires de Gobineau, se montre très réservé quant à sa philosophie : « je sens dans ses romans historiques (L’abbaye de Typhaines) ou dans ses thèses philosophiques (Les races) quelque chose de suspect […]. »
[18] Dans sa chronique au Mercure de France du 16 mai 1912, Palante ne cache pas une certaine sympathie pour Filippo Tommaso Marinetti, précurseur du fascisme, dans son compte-rendu de l’ouvrage Le Futurisme : « l’idée d’une protestation contre l’encroûtement des idées et des sentiments, contre tous les modes de sensibilité attardée, une exaltation de l’audace, de l’originalité et de la personnalité. C’est là une idée excellente ; et la frénésie même de cette revendication n’est pas inutile, non plus que le lyrisme parfois très beau avec lequel elle s’exprime. » Il résume par ailleurs très lucidement l’ouvrage : « Les principaux articles de l’Évangile futuriste sont : l’exaltation de la guerre, seule hygiène du monde ; le Mépris de la femme, l’Homme multiplié et le règne de la Machine. »
[19]Louis GUILLOUX, L’Herbe d’oubli (1984) ; Cripure (1962) ; Le Sang noir (1935).
[20]Jean GRENIER, Les Grèves (1957). Palante y fait l’objet d’un chapitre entier sous le nom de Georges Sallan.
[21] Georges PALANTE, Une Carrière (Posthume, daté par Camille Pitollet des semaines qui précèdent le suicide de Palante. Texte probablement tiré d’un Journal qui a disparu et publié dans Les Cahiers Louis Guilloux n°2 en 2008).
[22]Les Antinomies entre l’individu et la société, que Palante fit néanmoins éditer en 1912.
[23] À l’origine, entre autres, des Universités populaires en France et membres fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme.
[24]Michel ONFRAY, Physiologie de Georges Palante. Pour un nietzschéisme de gauche (1990).
[25]Heureusement qu’il ne voit pas ce que sont devenues Saint-Brieuc et la baie d’Hillion aujourd’hui !
[26]Georges PALANTE, Lettres à Louis Guilloux, Éditions Folle Avoine (2008).
[27]Louis GUILLOUX, Souvenirs sur Georges Palante (1931).
[28]Louis GUILLOUX, Souvenirs sur Georges Palante (1931).
[29] Brochure robespierriste marquée, paradoxalement pour un individualiste, par des préoccupations nationalistes concernant « le travail national », « la richesse nationale », « la grandeur et la puissance du pays », et l’idée que « les problèmes vitaux […] sont les problèmes économiques ». On y retrouve, comme pour la question de l’Affaire Dreyfus, le balaiement, d’un revers de main rageur, de toutes formes de débat médiatique ou d’esprit corporatiste. Manière de ne pas prendre position : « Ces vieux partis me font toujours penser aux deux factions dont les discordes déchiraient l’île décrite par Swift : la faction des Gros-Boutistes qui voulait qu’on mangeât les œufs à la coque par le gros bout, et les Petits-Boutistes qui voulaient qu’on les mangeât par le petit bout. Nos querelles religieuses, scolaires, et autres du même acabit, m’ont toujours paru avoir cette importance. »
[30] Michel Onfray, dans son ouvrage précédemment cité, retranscrit ce dialogue de façon elliptique : « il n’est pas de la police ? Ni franc-maçon ? (ni) juif ? » Le racourci est regrettable.
[31] Ce que ne relève pas (ou néglige) Michel Onfray, ni dans son ouvrage sur Georges Palante, ni dans sa présentation du colloque, ni dans ses diverses préfaces aux œuvres de Palante.
[32] Voir ALAIN, Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions, Livre IV, chapitre I (1921) : « Du Jugement ».
[33]ALAIN, Quatre-vingt-un Chapitres sur l’Esprit et les Passions, Livre VII, chapitre X (1921).