Montaigne a dit cette chose admirable, c’est que ce qui est le moins connu est ce qui est le plus fermement cru. Et quelle objection voulez-vous faire à un récit qui n’a point de sens ? Vue prodigieuse sur les prodiges. Je remarque sur ce sujet-là que les prodiges sont toujours racontés ; mais aussi nous n’y croyons que mieux.
L’homme ne croit pas tant à ce qu’il voit. Je voudrais même dire qu’il n’y croit point du tout, et que c’est cette incrédulité même qui est voir. Voir suppose regarder, et regarder c’est douter. Les observateurs de guerre savent bien que si l’on croyait d’abord ce qu’on voit, on ne verrait rien ; car tout nous trompe ; et nous ne cessons pas de démêler ces fantastiques apparences. Je me souviens qu’une nuit je sortis de mon trou, étonné de quelque bruit extraordinaire, et je me trouvai, dormant encore à demi, dans un palais de diamants et de perles en arcades. Ce ne fut qu’un moment, et je vis bientôt ce qui en était, c’est-à-dire des arbres couverts de givre dans un léger brouillard que la lune éclairait uniformément. Mais je n’aurais toujours vu qu’un palais féerique si je n’avais pas douté. L’homme qui constate est un homme qui doute. J’entends, qui doute en action, c’est-à-dire qui explore. Observez l’observateur, comme il voudrait faire le tour de la chose, toucher et palper ce qu’il voit ; comment il change de poste autant qu’il peut, afin de faire varier les perspectives. Cet homme-là n’est point crédule, et ne le fut jamais.
Le même homme raconte un rêve qu’il a fait. Mais le rêve n’est plus rien. Il n’est plus question d’observer, mais plutôt c’est le discours qui fait l’objet. L’esprit alors ne sait plus douter ; il n’en a point les moyens. Dans cet objet qui est tout fuyant, il ne peut trouver ces points de résistance qui sont si vite reconnus dans l’expérience réelle. Au moment même où il rêvait, c’est alors qu’il devait douter et explorer, parce qu’alors il le pouvait. Il est vrai qu’il se serait réveillé ; et il n’y a point d’autre moyen de trouver le vrai d’un rêve. Par exemple je rêve que l’on accorde mon piano ; je me réveille, et je trouve que c’est minuit qui sonne. Mais quand le rêve est passé, le temps de l’enquête est passé aussi. L’homme cherche vainement le vrai dans le vide de son esprit. Il en est de même s’il raconte une chose qu’il a mal vue, une chose d’un instant, ou bien une chose qui l’a mis en fuite. Il ne doute point ; c’est qu’il ne peut pas explorer. Et les auditeurs ne le peuvent point non plus. C’est alors que l’accent et la passion font leurs empreintes.
Je dirais même qu’un récit véridique ne peut pas être compris comme il faudrait. Dès que le narrateur ne peut pas nous montrer la chose, l’imagination de l’auditeur est folle. Tout récit est un conte ; et l’on n’en peut douter, parce que la chose manque. On comprend d’après cela que le récit d’un récit, et de bonne foi, multiplie l’erreur. L’empreinte se fait en chacun, et sans remède, si ce n’est que l’on doute absolument de tout récit, par une incrédulité supérieure qui résulte des remarques que je fais ici, et de beaucoup d’autres. Mais ces remarques enlèvent aussi toute espèce de doute concernant la sincérité du narrateur, en sorte que les récits fantastiques deviennent des faits de la nature humaine, qui peuvent encore nous instruire. C’est pourquoi un esprit supérieur, comme est Montaigne, ne fait point de choix dans les récits qu’il rapporte, mais en un sens les juge tous bons parce qu’en un autre sens il doute sur tous. Il est clair que raconter un récit que l’on a entendu en l’arrangeant selon le probable et le vraisemblable, c’est une manière dangereuse de mentir ; car de quel droit rendre croyable ce qui est par nature incroyable ? Au vrai la seule manière de rendre un récit croyable est de l’interpréter comme ne pouvant pas ne pas avoir été, ce qui est retrouver dans le fait l’essence éternelle, et de nouveau faire immobile le récit. Car tout importe et le plus petit détail peut exprimer l’essence ; il faut donc transmettre les témoignages de l’homme comme étant tous vrais. C’est pourquoi Montaigne n’y veut point changer la moindre chose ; et il est vrai que ce genre de critique est hors de saison quand l’objet manque. D’où l’on prend souvent pour frivole ce sérieux esprit, et pour incertain ce douteur, et pour crédule cet incrédule. Platon était de la même graine. Faute de tels maîtres, on pense à corps perdu, comme les chevaux galopent.
7 novembre 1924
L’Émancipation, 38e année, n°11, novembre 1924 (Propos XX, non daté)
1938 EH XCIII « Croire »
