Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Goethe et Spinoza

Lecture audio au bas de cette page  🎧

Il y a un abîme dans Spinoza entre cette géométrie cristalline du commencement et les effusions mystiques de la fin. Telle est l’apparence. Et je crois que beaucoup d’hommes cultivés ont tenté de vaincre cette apparence, car Spinoza est fort lu. Mais comment savoir d’où nous tombent, comme des fruits, ces maximes dorées, que plus le corps d’un homme est apte à des perceptions et actions différentes, plus son âme a d’éternité, ou, encore mieux, que plus on connaît de choses particulières, plus on aime Dieu ? J’abrège, mais tel est bien le sens, et cela étourdit. C’est que l’on a mal suivi les arides préparations.

Voici une des idées les plus profondément cachées dans ce système. Un être, un homme, tel homme n’est jamais détruit que par des causes extérieures. Nulle maladie n’est en lui ; nul désespoir n’est en lui. S’il se tue, par l’effroi de sentir en sa propre nature quelque ennemi secret qui lentement le détruit, s’il le croit, s’il me le dit dans le moment qu’il tourne le poignard contre lui-même, cet homme me trompe et se trompe. Le mouvement du poignard lui est autant étranger que la chute d’une tuile. Il tombe des tuiles ; cela signifie que la durée de l’existence dépend de ce grand univers qui l’assiège toujours, qui toujours à quelque degré contrarie, frotte, use sans aucun égard Gœthe aussi bien que Thersite. Cette pluie de tuiles, petites ou grosses, est ce qui finit par nous tuer. Mais la mort n’est point en nous ; la mort n’est point nous. S’il y avait dans la nature propre de l’homme, dans cette formule de mouvements équilibrés selon laquelle il perçoit, agit et aime, s’il y avait dans ce composé quelque cause qui lui soit contraire, il ne vivrait pas un seul moment. Il y a donc une vérité de chacun, qui ne dépend point de la durée. Il y a de l’éternel en chacun, et cela c’est proprement lui. Essayez de saisir cette puissance qui lui est propre, dans ces instants heureux où il est lui-même, où il se traduit tout dans l’existence, par un concours heureux des choses et des hommes. Les sots diront que ce bonheur lui est extérieur ; mais le sage comprendra peut-être qu’à ces moments de puissance il est hautement lui. « Tout homme, a dit Gœthe, est éternel à sa place. »

Gœthe, comme on sait, fit retraite environ six mois afin de lire Spinoza. Il l’a compris. Cette rencontre fait un beau moment, lui-même éternel. Ce sont des lumières pour nous autres. Le poète, cela paraît par les effets, ne se nourrit point d’idées planantes. Il pense les yeux ouverts. Et qu’il voie le papillon ou l’homme, ou une fleur, ou une vertèbre de mouton lavée par la mer, soudainement c’est une nature qu’il perçoit, forte, équilibrée, suffisante. En rapport avec le tout, mais non point par ces vues extérieures et abstraites qui font le savant ; au contraire, par l’idée singulière et affirmative de la chose, ou par l’âme de la chose, directement contemplée. C’est l’autre vrai, le vrai sans paroles. Et la magie propre au poète est de faire éprouver cela, cette présence de l’être particulier, seul universel. Je serais bien embarrassé d’expliquer cela ; mais le poète me le pose et me l’impose, par ce retentissement de l’objet, petit ou grand, et, par cette magie, toujours grand, toujours suffisant, comme Dieu. Il m’est signifié par le poète que la mort n’est rien, et que tout moment est éternel et beau si je sais voir. Chacun a l’expérience de ce bonheur soudain, étranger à la durée, et qui fait que l’on aime cette vie passagère. Or nous voilà en cette cinquième partie de l’Éthique. Nous y sommes établis et rendant grâces. Le même homme qui a dit que mieux nous connaissons les choses particulières et mieux nous aimons Dieu, a dit quelque chose qui est encore plus hardi : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels. » En ce miroir, le poète se reconnut.

26 mai 1927

Libres Propos, Nouvelle Série, Première année, n°4, 20 juin 1927 (XVIII)

1935 SE XXXIV « Gœthe et Spinoza »