Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Calliclès

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Il y a un dialogue de Platon qui s’appelle Gorgias, et que cha­cun peut lire. On y trouvera l’essentiel de ce qu’il y a dans Nietzsche, et la réplique du bon sens aussi, telle qu’on pour­rait la faire maintenant, si l’on voulait réchauffer ceux que Nietzsche a gelés. Ces gens-là pensaient comme nous et par­laient mieux.

Donc, on y voit un Calliclès qui se moque de la justice et qui chante une espèce d’hymne à la force. « Car, dit-il, ce sont les poltrons qui ont inventé la justice, afin d’avoir la paix ; et ce sont les niais qui adorent cette peur à figure de justice. En réa­lité, au­cune justice ne nous oblige à rien. Il n’y a que lâ­cheté et faiblesse qui nous obligent : c’est pour­quoi celui qui a cou­rage et force a droit aussi par cela seul. » Que de Calli­clès nous chantent au­jourd’hui la même chanson ; et que l’ou­vrier n’a aucun droit tant qu’il n’a pas la force ; et que le patron et ses alliés ont tous les droits tant qu’ils ont une force indiscuta­ble ; et qu’un état social n’est ainsi ni meilleur ni pire qu’un autre, mais toujours avanta­geux aux plus forts, qui, pour cela, l’appel­lent juste, et toujours dur pour les plus faibles, qui, à cause de cela, l’appellent injus­te. Ainsi parlait Calliclès ; je change à peine quelques mots.

Quand il eut terminé ce foudroyant discours, tous firent comme vous feriez maintenant, si de semblables entretiens reve­naient à la mode. Tous portèrent les yeux sur Socrate, parce que l’on soupçonnait assez qu’il se faisait une tout autre idée de la justice ; et aussi, sans doute, parce qu’on l’a­vait vu faire « non » de la tête à certains endroits. Lui se tut un bon mo­ment, et trouva ceci à dire : « Tu oublies une cho­se, mon cher, c’est que la géométrie a une grande puis­sance chez les Dieux et chez les hommes. » Et là-dessus je dirai, comme les joueurs d’échecs : « Bravo ! c’est le coup juste. »

Toute la question est là. Dès que l’on a éveillé sa raison, par géométrie et autres choses du même genre, on ne peut plus vivre ni penser comme si on ne l’avait pas éveillée. On doit des égards à sa raison, tout comme à son ventre. Et ce n’est pas parce que le ventre exige le pain du voisin, le man­ge, et dort content, que la raison doit être satisfaite. Même, chose remar­quable, quand le ventre a mangé, la raison ne s’endort point pour cela ; tout au contraire, la voilà plus lucide que jamais, pendant que les désirs dorment les uns sur les autres comme une meute fatiguée. La voilà qui s’applique à com­pren­dre ce que c’est qu’un homme et une société d’hom­mes, des échanges justes ou injustes, et ainsi de suite ; et aussi ce que c’est que sagesse et paix avec soi-même, et si cela peut être autre chose qu’une certaine modération des dé­sirs par la raison gouvernan­te. A la suite de quoi, elle se repré­sente volontiers des échan­ges convenables et des désirs équili­brés, un idéal enfin, qui n’est autre que le droit et le juste. Par où il est iné­vitable que la raison des riches vienne à pousser dans le même sens que le désir des pauvres. C’est là le plus grand fait hu­main, peut-être.

Quant à ceux qui répliquent là-dessus que la raison vient de l’expérience, comme le reste, et de l’intérêt, comme le reste, il ne font toujours pas que la raison agisse comme le ventre agit. Car l’œil n’est pas le bras, quoiqu’ils soient tous deux fils de la terre.

29 décembre 1909