On a célébré Spinoza ces jours passés ; je me suis uni en pensée à ces pieux discours ; il n’y eut peut-être jamais de républicain si décidé que ce profond penseur ; et il est beau et rare de voir qu’une grande âme refuse tout pouvoir et s’en tienne à la justice. Sur le système, et sur cette transparence impénétrable, il y a trop à dire, et c’est trop lourd pour ces feuilles volantes.
Je veux dire pourtant que les petits-neveux de Descartes tiendront toujours comme étrangère à leur climat cette unité inexprimable et redoutable qui rassemble esprit et corps, tous deux dès lors méconnaissables. Je crois savoir ce que c’est que la loi de l’existence, et qu’elle est sans égards, par cet immense jeu des chocs, des frottements et de la nécessité absolument extérieure ; dont l’océan est l’image, l’océan qui ne veut rien, et qui n’est rien que mobile poussière d’être, que glissement et repli et retours et balancements. Qu’il n’y ait point de dessein là-dedans ni aucun genre d’esprit, je le veux, je m’y tiens. Cette indifférence est ce qui porte le navire, et l’idée de cette indifférence est ce qui porte le navigateur. Maintenant que cela soit encore divin, c’est-à-dire ait valeur, c’est trop. L’idée cartésienne de l’étendue se trouve niée par là ; nous revenons à mêler la chose et l’esprit. Cette chose qui sait où elle va, et qui n’en va pas moins à la manière des machines, cela ramène l’avenir tout fait et le destin mahométan. Au rebours tout esprit, autant qu’il a de perfection, est donc encore machine, et somme d’idées strictement ajustées. Tout est fait et tout est pensé. La philosophie héroïque de Descartes se donnait de l’air, et coupait tout cet Univers en deux et même en trois, machine, entendement, vouloir, regardant d’abord à écrire correctement la situation humaine, et laissant à Dieu d’achever le système, ce qui est un autre genre de piété, non petit.
Balzac, rapportant sans doute l’étonnante parole d’un voyageur, a dit du désert que c’est Dieu sans les hommes. Cela peut aider à comprendre la religion juive et aussi la mahométane, et enfin cette orientale Unité, qui est l’opium de l’esprit peut-être. Devant une terre immense, de sables et de rochers et sous l’immense coupole, l’homme se trouve écrasé et résigné. Actif seulement par la colère, qui est une tempête de sable aussi. D’où, par réflexion, ce culte prosterné. Et, par une réflexion encore plus poussée, cet amour de la puissance infinie comme telle.
Les Grecs respiraient mieux devant la nécessité maritime, aveugle et maniable. D’où aussi cet Olympe politique, où les dieux disputent, ce qui laisse un peu de jeu à l’action raisonnable. Et j’aime assez ce jeu ambigu des oracles, autour desquels on tournait comme autour de récifs, de loin visibles. D’où l’homme était ramené à lui-même, et d’où Socrate enfin prenait le courage de penser. Ignorance reconnue, puissance reconnue, risque mesuré. C’est ainsi qu’Ulysse aborde à l’île des Phéaciens. Un moment après l’autre, et ne jamais prévoir sans faire, c’est une sagesse courte et forte. Épictète disait rudement : « Ne t’effraie pas de cette grande mer, il suffit de deux pintes d’eau pour te noyer. » En suivant cette idée, je dirais que le nageur n’a jamais que ces deux pintes d’eau à surmonter. Si grand que soit l’Univers, il ne me presse que selon ma petite surface. Je le divise, et par là je le possède. Plus on se tient ferme à cette idée, qui est de mesure humaine, et plus les tourbillons de Descartes apparaissent profondément différents de cette immense pensée Spinoziste, qui pense les vagues et tout le reste ensemble comme un grand cristal aux plans géométriques, où le philosophe se trouve enfermé et aplati comme une plante d’herbier. C’est penser selon Dieu. Mais il faut premièrement penser selon l’homme.
25 février 1927
Libres Propos, Nouvelle Série, Première année, n°1, 20 mars 1927 (I)
1935 SE XXXIII « Descartes et Spinoza »
