Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La République de Platon

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Platon m’étonne toujours par cette puissance de lire à travers le corps humain jusqu’à nos pensées les plus secrètes. Sans doute fut-il un de ces hommes rares qui, par la vigueur du sang, eurent thorax irritable sur ventre insatiable, et, au-dessus des deux, une tête assez forte pour mener à bien la triple expérience du plaisir, de l’ambition et du savoir. Aussi nos petits hommes sont retournés par lui comme des sacs, et leur contenu étalé dans cette prairie crépusculaire où l’âme voyageuse cherche un sort. [Mais choisit-elle ? Bien plutôt elle reconnaît et rassemble ses tronçons, comme un ver coupé, et s’enfuit la même, et toujours recommence, pour n’avoir point vécu selon le gouvernement de la tête, seul arbitre possible entre sagesse, ambition et gourmandise. Il le dit lui-même, car il a tout dit, un homme thoracique, comme je l’appelle, ou Timocratique, comme il l’appelle, tenu par l’ambition et l’orgueil comme par une armure, ne peut point, parce qu’il est sans tête, juger cette vertu sans tête qui est la sienne. Et l’homme Ploutocratique encore moins, en qui la peur de dépenser tient lieu de sagesse. Ces deux espèces d’homme se promènent parmi nous ; ce thorax indigné produit des opinions, et ce ventre inquiet et prévoyant, de même. Pensées de cœur, pensées d’estomac, vraies d’une certaine manière à leur place et à leur niveau ; mais pour qui ? Telle est la fourmilière que Platon, l’homme aux larges épaules, observe d’après les séditions de sa république intime. Mais qui a remarqué seulement que La République de Platon traite principalement du gouvernement intérieur de chacun ?

Ce qu’on y trouve de politique est de fantaisie, et comme pour égarer le lecteur pressé ; car Platon s’est toujours mis en garde, aimant mieux n’être pas compris du tout qu’être compris mal. Ce qu’il écrit de l’état Démocratique est un pamphlet piquant ; et le passage au Tyrannique est une belle page d’histoire théorique, tirée de l’histoire réelle, et souvent vérifiée depuis ; mais l’amère vérité se trouve dans cette peinture de l’individu démocratiquement gouverné, dont la sagesse est en ceci que tous les désirs ont des droits égaux, ce qui fait une espèce de vertu, et même une espèce de pensée, l’une et l’autre assez divertissantes. Dont la cité démocratique est l’image, où l’on voit que les ânes et les petits chiens revendiquent aussi quelque chose, naturellement sans savoir quoi. Ainsi sont ces âmes faciles et dénouées, qui font jeu et amusement de toute musique et de toute peinture, et de toute doctrine, et de tout travail, et de tout plaisir. Cette anarchie est sans méchanceté ; cet homme est un bon enfant.

Le coup d’État qui jette dans la tyrannie cette âme mal gardée fait une tragédie émouvante. Car, comme il n’y a plus de maximes respectées ni de prérogatives, ni de citadelle, le grand Amour rassemble les désirs, oriente ses forces dispersées, recevant en son armée le meilleur et le pire, s’empare du pouvoir parmi les cris et les fumées, enchaîne Courage et Raison comme de vils esclaves, et leur dicte ses décrets qu’ils revêtent du sceau de l’honneur et de la sagesse. Cet ordre renversé est le pire. Si ce faible résumé vous rappelle qu’il existe une peinture vraie de l’homme, et d’un peintre qui n’a point menti, ce sera assez.

La femme est oubliée, en ces pages justement célèbres quoique trop peu lues. Cette âme voyageuse de Platon n’a point souvenir d’avoir été femme jamais. Et cette forte tête se détournait des idées flatteuses et bien composées. Cette prudence, commune aux penseurs les plus puissants, fait que la nature féminine ne nous est guère mieux connue que la nébuleuse d’Orion. Il faudrait quelque Platon femelle, pour nous décrire suffisamment cet autre thorax, mieux lié au ventre, cet autre honneur, cette autre pudeur et cette autre mathématique. Car certainement l’esprit est enfermé aussi dans cet autre sac ; mais quelles séditions il y rencontre et quel genre de paix il y peut établir, c’est ce que nous ne savons point assez.

[Sans compter que la nature féminine possède un puissant principe d’ordre et de commandement, par la fonction de faire l’enfant qui nécessairement modifie toutes les autres et ramène l’esprit à la terre. Cette pacification par la tâche urgente de maternité est, sans doute, ce qui produira du nouveau dans les tempêtes humaines, jusqu’ici livrées aux forces.

4 avril 1922 (EH)

Libres Propos, Première série, Deuxième année, n°1, 15 avril 1922 (V)

1938 EH III « La république de Platon »