Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La Caverne

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La Caverne de Platon, cette grande image, s’est rompue en métaphores qui ont circulé dans le monde des hommes comme des bijoux, jetant de vifs éclats. Mais l’image mère est bien autre chose ; elle forme un thème à réflexion pour des siècles encore. J’aime à penser, quand je regarde ce ciel d’hiver qui maintenant descend, que je suis enchaîné à côté des autres captifs, regardant avec admiration ces ombres sur le mur. Car les idées qui pourront m’expliquer quelque chose de ce ciel n’y sont nullement écrites. Ni l’équateur, ni le pôle, ni la sphère, ni l’ellipse, ni la gravitation ne sont devant mes yeux. J’aperçois qu’il faudrait regarder ailleurs, et faire même le long détour mathématique, et contempler alors des choses sans corps et sans couleur, qui ne ressemblent point du tout à ce spectacle, que pourtant elles expliqueront.

Me voilà donc à suivre quelque captif encore jeune, qui s’est trouvé délié par quelque bienveillant génie et conduit par des chemins qui sont solides tout à fait autrement que cette terre, solides par la preuve. Je le vois étonné d’une autre assurance, ébloui d’une autre lumière, et regrettant plus d’une fois cette autre connaissance, qui suffit aux bergers et aux pirates de la mer. Mais on l’occupe, on ne le laisse point retourner. Il se prend d’abord aux reflets des idées, qui sont ces figures où l’on voit des vérités sans en comprendre les raisons. D’où il prend force pour saisir, par des raisons mieux nettoyées, les idées elles-mêmes ; et c’est alors qu’il prend le mépris des images et qu’il entre dans le désert algébrique, où il n’est plus dupe des ressemblances. Toutefois mon polytechnicien, car c’en est un, pourrait bien se faire de nouveau mécanique penseur, et de ces signes faire une autre sorte d’expérience aveugle. C’est pourquoi Platon l’entraîne encore jusqu’à ce point de réflexion où le seul discours nous peut conduire, où l’on ne voit plus, où l’on entend. Il sait alors que le nombre n’est pas une chose, ni la droite non plus. Le voilà aux idées. Il peut maintenant revenir dans la caverne comme ingénieur hydrographe ou mesureur de terre. Armé du triangle et des autres puissants outils sans corps, il annonce les phénomènes, conjonctions, éclipses ; et même il les change, construisant digues et bateaux, et toutes sortes de machines, ombres efficaces. Ainsi il règne, et devrait conduire les captifs à de meilleures destinées. Cependant je le vois encore plus étonné qu’instruit, admirant trop que ses formules réussissent et lui donnent puissance. Dangereuse machine à penser ; il tue de plus loin qu’un autre.

Me voilà loin de Platon ; mais c’est qu’aussi je me suis trop pressé de revenir faire des miracles, comme un faiseur de tours qui a saisi deux ou trois secrets. Platon allait toujours, voulant conduire son polytechnicien, peu à peu affermi, jusqu’à contempler le Bien, ce soleil des idées, qui les éclaire et même les fait. Et Platon n’oublie pas de dire que ce Bien éblouit d’abord plus qu’il n’éclaire, et qu’il faut suivre un long chemin de discours avant d’en saisir quelque chose. Et qu’est-ce que c’est donc, sinon l’esprit libre, qui fait les idées, non selon la loi des ombres, mais selon sa propre loi ? Si l’on peut conduire le disciple jusque-là, et maintenir l’impatient jusqu’à ce qu’il ait jugé cette suprême valeur, alors on peut le laisser redescendre, et prendre dans la caverne son rang de roi. Car il se sait esprit et libre, et reconnaîtra à présent toutes ces ombres du Bien aux profils changeants, qui sont courage, tempérance, probité, science ; et, reconnaissant en ces ombres d’hommes des hommes véritablement, ses semblables, valeurs incomparables, ne craignez pas maintenant qu’il s’en serve comme de moyens et d’outils, ni qu’il soit bien fier de savoir tuer les hommes de plus loin qu’un autre. Tout au contraire il saura reconnaître les hommes de plus loin qu’un autre. Il relèvera l’arme, et ne permettra pas qu’on tue le Bien. Mais quel étrange et rare polytechnicien !

 

25 mars 1928

Libres Propos, Nouvelle Série, Deuxième année, n°4, 20 avril 1928 (CV)

1935 SE VIII « La caverne »