Pour citer cet article : « CHENAVIER Robert, « Simone Weil et Alain, inséparables et en désaccord », Bulletin de l’Association des Amis d’Alain n°124, janvier 2024, p 413. »
Simone Weil et Alain, inséparables et en désaccord
Jalons pour une confrontation
par Robert CHENAVIER
« Ainsi sont-ils amis et inséparables, bien qu’ils soient parfois en désaccord, comme il arrive aux amis. »
Simone Pétrement, « Sur la religion d’Alain (avec quelques remarques concernant celle de Simone Weil) », Revue de métaphysique et de morale, n° 3, juillet-septembre 1955, p. 330.
« Elle m’a toujours échappé ; elle courait devant par des moyens à moi inconnus. »
Alain, Journal inédit, Paris, éd. Équateurs, 2018, p. 742
Le titre donné à cette conférence durcit le sens de la dernière phrase de l’article de Simone Pétrement « Sur la religion d’Alain (avec quelques remarques concernant celle de Simone Weil) » : « Ainsi sont-ils amis et inséparables, bien qu’ils soient parfois en désaccord, comme il arrive aux amis [1] ». Je proposerai seulement des jalons en vue d’une confrontation approfondie, à venir. D’où le caractère programmatique, plus que rédigé, de ma présentation – aux transitions parfois un peu brutales. Il s’agit moins d’une synthèse sur le sujet qu’une invitation à travailler – et pourquoi pas à l’organisation d’un colloque. Je passerai rapidement sur tout ce qui peut être lu facilement sur les deux auteurs, notamment dans le livre incontournable – et définitif en un sens – de Simone Pétrement consacré à La Vie de Simone Weil [2].
Simone Weil dans la classe d’Alain : rencontre d’un maître
L’année scolaire 1925-1926 Simone Weil entre en Première supérieure au lycée Henri IV. Nous connaissons douze dissertations et topos remis par l’étudiante, recueillis dans le premier tome des Œuvres complètes : Premiers écrits philosophiques, publié chez Gallimard en 1988. L’année scolaire 1927-1928, Simone Weil suit une seconde année, en « khâgne ». Nous possédons trois de ses dissertations et topos. L’année 1928-1929, Simone Weil est à l’École normale supérieure, mais elle continue à suivre certains cours d’Alain. Elle n’assiste pas à ceux qu’il donne à Sévigné (SP, p. 104). Nous disposons de cinq dissertations et topos remis par Simone Weil (ibid., pp. 105-106). En 1929-1930, elle suit sa deuxième année d’E.N.S. Elle rédige un Mémoire pour l’obtention d’un Diplôme d’études supérieures en Sorbonne, dirigé par Léon Brunschvicg : Science et perception dans Descartes (OC I, pp. 161-221). En 1930-1931, troisième année à l’E.N.S., elle prépare l’agrégation de philosophie. Elle suit cette fois le cours d’Alain donné à Sévigné pour les agrégatifs (voir SP, p. 124). Deux essais de 1929 sont publiés dans les Libres propos [3] : « De la perception ou l’aventure de Protée » (le 20 mai 1929 ; OC I, pp. 121-126) et « Du temps » (le 20 août 1929, OC I, pp. 141-147).
Alain écrivait que le « métier de philosophe […] n’est pas toujours si favorable à la philosophie », ajoutant que la philosophie « est encore plus utile dans les autres métiers que dans les chaires de philosophie [4] ». Pour cette raison Chartier s’est senti loin de l’univers académique, préférant enseigner au lycée. Simone Weil fera le même choix. Et il est clair qu’il y a quelque chose de la position d’Alain quand elle écrit dans un texte de 1929 : « L’ouvrier peut être sorti de la caverne, [alors que] les membres de l’Académie des sciences peuvent se mouvoir parmi les ombres. » (« De la perception… », op. cit., pp. 136-137)
« Dans la classe d’Alain commence la philosophie de Simone Weil », écrit Simone Pétrement, qui ajoute : « Elle a rencontré son maître plutôt qu’elle n’a construit à partir de sa doctrine » (SP, pp. 47-48). Observons encore avec l’amie et biographe que la pensée de Simone Weil se construit d’abord sur l’idée qu’elle avait de la doctrine d’Alain lorsqu’elle suivait ses cours (ibid., pp. 53 sq.). Elle s’attache d’abord à la partie de la doctrine d’Alain qui concerne la morale, puis à la question du temps. Elle retient d’Alain l’importance qu’il accordait à l’idée de formes a priori chez Kant (espace/temps). Enfin elle s’attache à la partie de la doctrine d’Alain qui concerne l’existence (ibid., p. 61 et pp. 63-64).
On pourrait résumer ainsi le point de départ de la réflexion philosophique chez Simone Weil, dans son rapport à la pensée d’Alain. En premier lieu, pour l’homme qui est « au monde » – « il y nage [5] », écrivait Alain –, les idées sont des « pinces » pour saisir les choses. La liaison de la pensée et de l’expérience, ce « perpétuel éveil de l’esprit au contact du monde [6] », tel est le souci d’Alain, tel est son kantisme : écrire une philosophie de l’entendement, le « livre de l’Entendement [7] ». Ce qui, ensuite, est propre à Simone Weil, c’est l’accélération du parcours suivi à partir du problème de l’imagination dans la perception, problème auquel elle consacre son premier devoir [8] (OC I, pp. 297-298). Elle va de l’imagination à la volonté en passant par l’entendement, dans le but d’accéder à l’ordre supérieur du travail. L’analyse approfondie de cette notion permet de reprendre et de poursuivre ce qui fut peut-être le projet philosophique le plus exigeant d’Alain, faire paraître l’entendement dans son exercice réel, s’appliquant au sensible, en acte. Hors de sa mise en œuvre, l’entendement reste insaisissable, c’est déjà ce qu’Alain soutenait dans Les Idées et les Âges. Il faut souligner encore, de ce point de vue, l’importance de la lecture que fit Simone Weil des Entretiens au bord de la mer (publiés en 1931). Comment expliquer la rencontre entre la pensée de Simone Weil et le texte le plus exigeant d’Alain [9] ?
Pourquoi cette importance accordée d’emblée à une théorie de la perception ? Le premier des Cahiers donnera encore cette réponse en soulignant les termes : « But : les conditions d’existence où on perçoit le plus possible » (OC VI 1, p. 88). L’équivalence de la question de la perception avec ce que Simone Weil appellera une lecture du monde, explique que la philosophe exprime encore, dans ses derniers Cahiers, le désir de « revenir à l’analyse de la perception selon Lagneau et Alain » (OC VI 3, p. 157), et qu’elle souligne, dans L’Enracinement : « Dans la philosophie moderne sont apparues un peu partout [10] […] des analyses susceptibles de préparer une théorie complète de la perception sensible. » (OC V 2, p. 355)
Ce qu’ils ont dit l’un de l’autre
Alain sur Simone Weil
Simone Weil avait soumis ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934) à Alain, qui lui écrivit en janvier 1935 [11] qu’un « travail si nouveau » était « Kant continué » (SP, p. 339). Plus généralement, les appréciations d’Alain sur son élève sont bien connues [12]. Quelques confidences, dans le Journal inédit, résument tout, au sujet de « cette terrible fille, qui demeurait pour [Alain] énigmatique » : « Elle était tellement au-dessus de ses camarades que toute comparaison était impossible. Je l’avais surnommée la martienne, voulant exprimer par là qu’elle n’avait rien de nous et qu’elle nous jugeait tous souverainement [13]. » Jugement qui est réitéré : « [J’ai jugé S.W.] supérieure à ceux de sa génération, mais très supérieure. J’ai lu d’elle des commentaires de Spinoza qui dépassaient tout [14]. » Alain revient souvent sur ce « spinozisme » de Simone Weil, en qui il perçoit « la spinoziste la plus profonde [qu’il a] vue [15] », un « exemple éminent de l’esprit biblique, élaboré en esprit moral et en esprit politique [16]. » Le 19 octobre 1949, Alain note, au moment où il lit ce « livre important » qu’est L’Enracinement, qu’il s’agit du « seul livre qui ait paru à [sa] connaissance et qui traite du socialisme [17]. »
Simone Weil sur Alain
Simone Weil confiait à Gilbert Kahn (en 1941-1942) : « Il y a une part de [la] pensée [d’Alain] que j’ai assimilée au point de ne pouvoir la distinguer de ma propre pensée, et une autre que j’ai rejetée [18]. » Dans une lettre de mai 1941, elle écrivait cependant à Alain qu’elle avait une « conscience extrêmement claire de tout ce [qu’elle lui devait] », en ajoutant : « … et je vous devrais plus encore si j’étais moi-même davantage » (« Lettre à Alain », CSW II 4, décembre 1979, p. 178). Elle lui doit notamment la recherche d’une méthode : trouver une « nouvelle méthode de raisonner qui soit absolument pure – et à la fois intuitive et concrète » (Journal d’usine, CO, p. 189. S.W. souligne) : « On se trouve là dans le domaine de la perception » (S, p. 112). Il s’agit de « comprendre sans cesser de percevoir » (LP, p. 199). C’est ce problème que veut résoudre Simone Weil avant tout sur les lieux du travail, problème qui s’énonce facilement. Il s’agit de trouver les moyens, pour l’esprit de se réapproprier ce qu’il a délégué, à la machine notamment.
Elle avoue, en 1936, à un ingénieur avec lequel elle correspond, Robert Guihéneuf : « Je dois vous dire que jusqu’ici je n’ai trouvé nulle part aucune indication de préoccupations analogues chez personne. » Elle précise tout de même : « Une exception peut-être : Alain, dont j’ai été l’élève et à qui je dois beaucoup. […] Mais on ne trouve chez lui que quelques indications extrêmement sommaires, et, vu l’âge qu’il a présentement, il n’y a guère à espérer de lui de grandes nouveautés » (CSW, XXI 1-2, mars-juin 1998, p. 16).
Rapprochements possibles
Il serait fastidieux de relever tous les rapprochements possibles, thème par thème, de la pensée de Simone Weil avec celle d’Alain. Ce serait une sorte de catalogue, de forme « scolaire », dont je me risque cependant à donner une idée.
La philosophie (I)
S’agissant de la philosophie, par exemple, Alain pense qu’elle consiste à reprendre les mêmes grandes interrogations : « La philosophie recommence toujours ; il n’y a donc point de progrès [19]. » Ce qui peut se faire, c’est d’« inventer à nouveau […] ce qui était connu depuis des siècles [20] ». Simone Weil ne pense pas non plus qu’il puisse y avoir progrès en philosophie : « Loin qu’on puisse lui reprocher ses variations, elle est une, éternelle et non susceptible de progrès. Le seul renouvellement dont elle soit capable est celui de l’expression », celui d’une « transposition [21] d’âge en âge », en des « termes qui ont rapport avec les conditions de l’époque […] où [vit le philosophe] » (« Quelques réflexions autour de la notion de valeur » [1941], OC IV 1, p. 58).
Parmi les conséquences de cette conception commune, retenons d’abord qu’Alain et Simone Weil s’efforcent de concevoir, en philosophie, une « statique », plutôt qu’une « dynamique ». Ensuite, toutes les philosophies sont vraies. Il faut, selon Alain, lire chaque philosophe d’après cette idée qu’il est vrai. Simone Weil le pense également : « L’identité profonde de ces philosophies est cachée par des différences apparentes qui tiennent à des difficultés de vocabulaire. » (Ibid., p. 59)
Tous deux refusent les systèmes ; ils veulent sauver la liberté de penser. Le système enferme, tisse un réseau d’arguments et de preuves qui coupe du monde. « Penser est une aventure, dit Alain. Nul ne peut dire où il débarquera ; ou bien ce n’est plus penser [22] ». Simone Weil, de son côté, dénonce très tôt la méthode qui consiste à penser pour appuyer des conclusions déjà formées, la « solution étant donnée avant la recherche » (OC II 1, p. 304). C’est une mauvaise méthode qu’elle trouve chez Lénine par exemple.
La philosophie est d’ordre pratique. « Je ne donnerais pas une minute à un problème qui n’intéresserait que les disputeurs », affirmait Alain [23]. Il faut que la réflexion conduise à quelque conséquence d’ordre pratique. Simone Weil écrit : « Philosophie (y compris problèmes de la connaissance […]), chose exclusivement en acte et pratique. C’est pourquoi il est si difficile d’écrire là-dessus. » (OC VI 4, p. 392)
Alain et Simone Weil s’accordent sur la question de savoir s’il faut s’exprimer en philosophie selon une langue commune ou une langue spécifique : « Les idées de tout le monde, dans la langue de tout le monde, voilà ce que j’ai cherché [24] », écrit Alain. Il faut se méfier de l’« intelligence abstraite […] [qui] cherche toujours à inventer un langage d’après des idées [25] ». Quant à Simone Weil, elle a cherché un ton direct, à distance du langage courant de la vulgarisation et du langage technique. Elle précise dans les Cahiers : « Écrire – comme traduire – négatif – écarter ceux des mots qui voilent le modèle, la chose muette qui doit être exprimée. » (OC VI 1, p. 302) Alain observe que l’écriture de Simone Weil est « tout simplement du bon français à la manière de Montesquieu » (Journal, 19 octobre 1949).
Alain et Simone Weil s’accordent enfin sur le fait qu’on dépasse un philosophe de l’intérieur : « Ce n’est pas hors d’une limite qu’on dépasse le maître, mais au dedans de sa pensée, et par une préparation […] autre, et plus convenable à chacun », écrit Alain [26]. C’est notamment ce que Simone Weil tentera toujours dans sa lecture de Marx. Dans la dernière période, où dominent les préoccupations spirituelles, elle écrit qu’il s’agit de « reprendre à Marx » les « fragments compacts, inaltérables de vérité » – c’est-à-dire de pur matérialisme – contenus dans sa pensée (« Y a-t-il une doctrine marxiste ? », OC V 1, p. 307).
La philosophie sociale et politique
Dans Histoire de mes pensées, Alain reproche au marxisme de n’avoir pas « produit une doctrine de la guerre [27] ». Il estime que la concurrence entre nations est politique et non économique ; le monde est dirigé par les passions, et non par les intérêts. Faisant référence explicitement au marxisme, l’auteur des Propos écrit, en 1930, que le « monde est remué surtout par les puissances d’orgueil et de colère, […] le besoin n’est pas notre moteur efficace […]. L’analyse marxiste, que du reste j’estime précise et forte, [n’a] point assez distingué […] l’irascible du concupiscent [28] ». En 1943, Simone Weil note que « Marx a eu raison de regarder l’amour de la liberté et l’amour de la domination comme les deux ressorts qui agitent perpétuellement la vie sociale. Seulement il a oublié de montrer qu’il y a là un principe d’explication matérialiste » (OC V 1, p. 324). Dans un propos de 1922 Alain remarquait : « Le socialiste pense que le régime capitaliste est cause [de la guerre] ; j’aperçois d’autres causes, qui viennent de ce que les pouvoirs politiques s’étendent le plus qu’ils peuvent et jouent leur jeu [29]. » Dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, en 1934, Simone Weil se livre à une longue analyse du pouvoir, en insistant sur le fait que la course à la puissance est « sans terme, sans limite, sans mesure » (R, pp. 274 sq.).
L’idée de révolution
Jérôme Perrier résume bien le reproche adressé par Alain aux révolutionnaires : croire que la Révolution « fera naître un pouvoir – et même un Homme – entièrement nouveau, qui ne cherchera plus à asservir son prochain [30] ». Alain dénonce l’« erreur initiale » des révolutionnaires qui « vont de l’idée (qu’ils se font de la société idéale) à la chose (la politique à mettre en œuvre [31]) », alors que c’est de la réalité qu’il faut partir afin de l’améliorer [32]. Selon Simone Weil, Marx a trop insisté sur l’originalité absolue d’une révolution prolétarienne. La conception marxienne de l’originalité de la révolution communiste – due à l’universalité supposée de l’agent qui l’opèrera – est la rançon d’un concept métaphysique du prolétariat comme rien devenant tout, faiblesse convertie en force, servitude métamorphosée en liberté.
La démocratie
« La démocratie, pour Alain, n’est nullement un système politique », c’est un « effort pour régler toute la vie sociale d’après la justice [33] ». « La démocratie, d’autre part, n’est pas le règne du nombre », c’est le « règne du droit [34] ». Ce qui importe, c’est moins l’origine du pouvoir que le contrôle sur les pouvoirs : « Dire que le peuple a le pouvoir dans un régime démocratique, c’est parler sans rigueur […]. Le peuple exerce tout au plus une fonction de contrôle sur des pouvoirs préexistants [35]. » Simone Weil affirme, quant à elle, que « nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie » (OC V 1, p. 402). Et elle reprend : « Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé [sur les grands problèmes de la vie publique], qu’il circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? » (Ibid., p. 403). D’où elle conclut que « toute solution impliquerait d’abord la suppression des partis politiques » (ibid.). Toujours est-il que selon Simone Weil, la « conformité au bien public n’est assurée par aucun mécanisme [36] » (ibid., p. 428). Aucun, pas même le suffrage universel qui désigne des représentants. Dès 1928-1929, un topo remis à Alain évoquait les « devoirs des représentants du peuple » dans des termes qui s’accordaient avec ceux de son maître (voir OC II 1, pp. 51-53). En revanche, dans « Légitimité du gouvernement provisoire », texte rédigé à Londres, Simone Weil affirme : « Quoi que prétende une fiction commode, la souveraineté ne se délègue pas. » (OC V 1, p. 387) Il faut créer des conditions grâce auxquelles la volonté générale se manifeste avant toute procédure. De plus, lorsqu’elle dit que la « conformité au bien public n’est assurée par aucun mécanisme », elle ne constate pas un manque mais une impossibilité. On ne saurait se contenter d’un contrôle de la constitutionnalité ou de la légalité. Seuls des hommes et non des institutions sont capables d’une « préoccupation intense du bien public ». La seule question est de porter au pouvoir des hommes soucieux du bien public – qui a un lien avec le Bien absolu (voir ibid., pp. 428-429).
Les partis
Les partis, selon Alain, sont « des sortes de structures militaires où la discipline constitue une vertu cardinale », écrit Jérôme Perrier [37]. On trouve un morceau de choix du Journal inédit à la date de février 1950 [38]. Il a pour titre « Simone Weil ». Alain vient de lire la fameuse « Note sur la suppression générale des partis politiques », parue dans La Table ronde. Cette lecture consignée dans le Journal constituera, à quelques détails près, le texte de l’article publié en avril de cette année 1950, dans la revue. Je cite :
« Voici un article plein de feu. […] J’avais déjà toutes ces idées ; seulement elles étaient sans puissance, comme il arrive quand on ne combat pas […] avec toutes ses forces. […] Il me sembla que je m’évadais d’une sorte de prison littéraire, et que je méprisais la forme pour exiger de moi-même […] des phrases directes, […] frappant plusieurs fois au même point. Justement les phrases de Simone Weil [39]. »
L’attachement de Simone Weil au syndicalisme impliquait une attitude de méfiance à l’égard des partis. Dès son texte sur « Les devoirs des représentants du peuple » (OC II 1, pp. 51 sq.), elle dénonçait la professionnalisation de la fonction de surveillants du pouvoir, qui ne devraient pas se constituer en groupes. En 1938, dans « À propos du syndicalisme “unique, apolitique, obligatoire” » (OC II 3, pp. 264 sq.), Simone Weil opposait déjà le syndicalisme, soucieux des intérêts, au parti politique marqué par la passion. Elle écrira plus tard : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective, […] une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. » (Ibid., p. 132) Par conséquent, « tout parti est totalitaire en germe et en aspiration » (ibid.). L’interdiction des partis politiques est donnée comme une condition préalable à l’exercice d’un « effort d’attention » en vue de « discerner dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité » (ibid., p. 141).
Le pacifisme
Je n’ai pas la prétention de résumer, pour des lecteurs aussi informés sur la pensée d’Alain, quelle fut sa position sur le pacifisme. Je me contente de rappeler – pour les besoins de la confrontation avec Simone Weil – qu’il a approuvé sans restriction le pacte de Munich, et qu’il a signé, en septembre 1939, un tract intitulé « Paix immédiate [40] ».
Chez Simone Weil, le pacifisme est une conviction ancienne, manifeste dès ses années d’École normale. Elle dénonce la guerre non seulement comme un épisode de politique extérieure, mais comme un « rouage essentiel dans le mécanisme de l’oppression » : « Les esclaves sont invités à mourir au nom d’une dignité qu’on ne leur a jamais accordée. » (OC II 2, p. 332) On peut dire que de 1932 à 1938 son pacifisme va se fixer sur les positions les plus extrêmes, voire les plus scandaleuses à nos yeux. Ainsi, dans « L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie ? » (mai 1938), elle se montre prête à toutes les concessions pour sauver la paix et elle trouve des justifications à l’annexion du territoire des Sudètes par l’Allemagne. Elle va loin dans les concessions lorsqu’elle écrit que, même en cas d’interdiction du parti communiste et d’exclusion des Juifs de « fonctions quelque peu importantes », « injustice pour injustice, puisqu’il doit y en avoir une, choisissons celle qui risque le moins d’amener une guerre » (ibid., pp. 82-83). L’entrée des troupes hitlériennes à Prague, en mars 1939, met fin progressivement à cette position. Elle regrettera de s’être si longtemps obstinée dans ce pacifisme intégral, et l’écrira en 1942 à Jean Wahl (Œ, pp. 977-978), puis dans ses Cahiers où elle parlera de son « erreur criminelle d’avant 1939 sur les milieux pacifistes et leur action » (OC VI 4, p. 374). S’agissant de la condamnation de cette « erreur criminelle », appuyons-nous sur l’excellente étude de Paul Colrat : « Ce n’est pas son pacifisme en général qu’elle qualifie ainsi, mais son rapport aux “milieux pacifistes [41]”. » Elle le dit en termes clairs dans ses Cahiers : « Je n’ai pas discerné leur inclination à la trahison » (ibid.). Seul le pacifisme qui conduit à la trahison est condamné, et Simone Weil ne devient pas une « belliciste » qui aurait « sacrifié ses idéaux sur l’autel de la sauvegarde de la patrie [42] ». Simone Weil n’abandonne qu’un élément de son pacifisme : le refus de la guerre lorsqu’il conduit à négocier avec l’adversaire ce qui n’est pas négociable [43]. Il s’agit désormais pour elle d’affronter – « à la limite de la contradiction » insurmontable – la difficulté de « penser une manière non-barbare de faire la guerre [44] ».
S’agissant de la philosophie, nous pouvons revenir sur d’autres convergences, plus significatives, qui permettront de resserrer les points de rencontres et de désaccords.
Rencontres et désaccords
Philosophie (II) : « Descartes ou Spinoza ? », le marxisme, Darwin
Comme l’observe Massimiliano Marianelli, « le Descartes d’Alain n’est certainement pas celui des interprétations de son temps » et surtout pas celui de Léon Brunschvicg, qui lit la philosophie cartésienne comme une forme d’idéalisme radical : Descartes serait le fondateur de la « civilisation moderne [45] », individualisant l’existence d’un ordre de connaissance radicalement distinct du niveau de la perception [46]. Ce n’est pas l’interprétation de Simone Weil, en ceci pleinement élève d’Alain, comme le prouve la lecture de son D.E.S. de 1930, Science et perception dans Descartes. S’agissant de Spinoza, on connaît le mot de Lagneau, qu’Alain a repris : « Spinoza a raison dans la forme, mais Descartes a raison au fond [47]. » Lorsqu’Alain écrivait qu’il avait lu, de Simone Weil, des « commentaires de Spinoza qui dépassaient tout », nous ne savons pas de quels commentaires il parle. On peut seulement dire que, dans certains topos, elle faisait usage de Spinoza. Dans ses Cahiers, Simone Weil note : « Quand j’étais en cagne, ma “méditation ultra-spinoziste” ; regarder fixement un objet avec la pensée : qu’est-ce que c’est ?, sans tenir compte d’aucun autre objet, sans rapport avec rien d’autre, pendant des heures. » (OC VI 3, p. 134) Il s’agit d’aller, par conséquent, jusqu’à la connaissance du troisième genre. Il est clair que, selon Simone Weil, cette connaissance est la connaissance surnaturelle. C’est une connaissance à la fois rationnelle et intuitive, mais pour l’exercer « il faut nous tourner vers le surnaturel » (ibid., p. 212). Elle reproche à Alain, en somme, de n’être pas allé jusqu’à la connaissance du troisième genre.
S’agissant de la base de la critique de Marx, chez Alain, est connue : le marxisme, c’est l’« idée hégélienne – que Marx a reçue, élevée et lancée dans le monde [48] ». Le « trait de génie de Marx », cependant, a été son « matérialisme », qui consiste à « [traiter] l’homme comme un être qui invente des outils et des machines [49] ». Quant à Darwin, Alain l’a répété souvent : « Je n’ai jamais cessé de penser en darwinien [50] », allant jusqu’à dire qu’« il y a sur chaque question deux groupes d’esprits. Les lamarckiens croient qu’ils ont à combattre une tendance positive, et à changer l’homme. Les darwiniens comptent entièrement sur la circonstance qui effacera le prétendu instinct [51] ».
Simone Weil rencontre la critique de Marx et du marxisme par Alain, mais elle l’approfondit considérablement. Parmi les raisons invoquées pour expliquer l’insuffisance de la théorie de Marx, revient souvent chez elle la trace des « origines hégéliennes de la pensée marxiste » : « Hegel croyait en un esprit caché à l’œuvre dans l’univers, [esprit] qui tend indéfiniment à la perfection. » (R, p. 40) Marx a « prétendu “remettre sur ses pieds” la dialectique hégélienne », mais il est retombé dans ce qu’il reprochait à Hegel : « La “collectivité” devient [chez lui] une hypostase, la condition des actions individuelles, une “essence” qui “apparaît” dans l’action et la pensée des hommes et “se réalise” dans leur activité. » (Ibid., p. 227) Un renversement du réel se produit chez Marx comme chez Hegel. Toujours dans les Réflexions…, Simone Weil montre que la science sociale n’a pas trouvé, en Marx, son Darwin. Ainsi, Marx n’ayant jamais expliqué pourquoi les forces productives tendaient à s’accroître, « en admettant sans preuve [la] tendance mystérieuse, il s’apparente non pas à Darwin, […] mais à Lamarck, qui fondait son système biologique sur une tendance inexplicable des êtres vivants à l’adaptation » (ibid., p. 39). La conclusion est simple : « Pour pouvoir se réclamer de la science en matière sociale, il faudrait avoir accompli par rapport au marxisme un progrès analogue à celui que Darwin a accompli par rapport à Lamarck. » (Ibid., pp. 68-69) Comment « chercher les conditions matérielles dont dépend la structure sociale » (OC II 1, p. 330) ? La science a résolu la question, pour les êtres vivants grâce à la « notion de conditions d’existence » (ibid.). Comme Alain, elle subordonne l’« inhérence à la relation », en mettant en avant les conditions extérieures.
Une divergence majeure entre Simone Weil et Alain porte sur la nature du régime soviétique. Alain considère que l’U.R.S.S. « est en quelque sorte le marxisme réalisé » Il gratifie Lénine et Trotski de « bons marxistes » qui ont « appliqué les règles de la dialectique [matérialiste] », et même Staline est enrôlé dans les « fameux marxistes [52] ». Son expérience allemande, conjuguée avec celle de la situation des syndicats et des partis révolutionnaires en France, avait conduit Simone Weil à écrire un article publié dans La Révolution prolétarienne, sous le titre « Perspectives » (1933). Voici une des formules caractéristiques de ce texte à propos de l’U.R.S.S. : « À vrai dire ce régime ressemble au régime que croyait instaurer Lénine dans la mesure où il exclut presque entièrement la propriété capitaliste ; pour tout le reste, il en est très exactement le contre-pied. » (Ibid., pp. 262-264) Toutefois, même si Marx est philosophe, si toute son œuvre est « imprégnée d’un esprit incompatible avec le matérialisme grossier d’Engels et de Lénine » (ibid., p. 306), il a une responsabilité dans le fait que son « aventure a mal tourné », comme celle de Descartes dont parlait Simone Weil dans une lettre à Alain (S, p. 111). En confondant l’oppression avec la forme de l’oppression capitaliste – l’exploitation – Marx s’est interdit de comprendre que l’oppresseur pouvait changer tandis que la force de l’oppression demeurait la même. Ainsi, « chez les Russes, le patron est parti, mais l’usine est restée » (LP, p. 153).
Retenons quelques autres notions. Comment redéfinir la question sociale ? Pour cela, il faut accepter de descendre des principes aux applications, ou redescendre dans la caverne.
Achever la création
Rappelons le mot de Simone Weil, dans ses Cahiers : « L’objet de ma recherche n’est pas le surnaturel, mais ce monde. » (OC VI 2, p. 245) Pour Alain, le monde est seul objet de nos pensées. Dans un de ses Propos il se reproche « vingt années perdues, pour le moins [53] » pour avoir été « théorique au lieu de se jeter dans le monde », commente Jacques Brunschwig, qui ajoute : « [Alain] désigne les intercesseurs qui lui ont permis, si l’on peut dire, de descendre dans la caverne [54]. » Ainsi Platon, qui passe pour être le philosophe qui nous élève « vers le ciel des Idées », est-il pour Alain le philosophe qui l’a rendu au monde ; il est le « médiateur de la fin de l’exil ». C’est très exactement ce qu’est Platon pour Simone Weil, qui refuse d’arrêter l’itinéraire du sage au moment où celui-ci sort de la caverne pour contempler le Bien. Certes, l’âme doit d’abord « se détourner tout entière des choses qui naissent et périssent » (OC IV 2, p. 93), pour tourner son regard vers le réel (Dieu ou le Bien) ; mais ni le saint, ni le sage, ni le philosophe ne peuvent prétendre faire leur salut en s’arrachant au monde. Un passage de « Dieu dans Platon » résume l’essentiel : « En somme, après avoir arraché l’âme au corps, […] le saint doit […] répandre sur ce monde, sur cette vie terrestre, le reflet de la lumière surnaturelle. Afin de faire de cette vie terrestre et de ce monde une réalité, car jusque-là ce ne sont que des songes. Il lui incombe d’achever ainsi la création » (ibid., p. 101). Dans cette perspective, l’importance de l’analyse de la mécanique sociale – et, par conséquent, l’importance de la voie matérialiste, pourvu qu’elle soit cohérente [55] – est parfois accentuée par Simone Weil, au point qu’elle peut écrire : « La méditation sur le mécanisme social est […] une purification de première importance. » (Cahiers, OC VI 2, p. 434). Il ne faut pas oublier en effet que le « bien descend du ciel sur la terre seulement dans la proportion où certaines conditions sont en fait réalisées sur terre » (L’Enracinement, OC V 2, p. 329).
Dans cette perspective, le travail devrait jouer tout son rôle.
Le travail
Dans ses textes sur l’éducation notamment, Alain insiste sur la tâche de « suivre la nécessité [56] », de « comprendre la loi du travail [57] » Or, la « loi du travail », c’est l’expression qui sera reprise et très utilisée par Simone Weil. Contre la puissance du caprice, des passions, de la magie – qui régit nos rapports aux autres –, il y a les « strictes lois du travail » par lesquelles nous rencontrons la nécessité réelle. Il y a en ce sens une philosophie du travail chez Alain, dans la mesure où l’« existence n’a point d’autres marques que cette dureté des choses et cette nécessité d’un continuel travail [58] ». Alain approche parfois de très près une idée centrale chez Simone Weil. Par exemple lorsqu’il écrit : « Nous n’avons pas encore l’expérience de l’homme qui pense selon son travail au-delà de son travail [59]. » Ce sera un souci constant de Simone Weil. On lit encore, dans le Système des Beaux-arts : « Quand le travail pensera et quand la pensée travaillera, le miracle sera tout réfugié dans l’homme, il aura nom courage [60]. » Or selon Simone Weil, l’action politique doit être méthodique : « La révolution est un travail, une tâche méthodique [61]. » La révolution exige que les ouvriers soient en mesure de transposer dans leur action politique la rigueur et les vertus dont ils font preuve dans leur travail. Toutefois, le taylorisme a brisé cette possibilité d’une transposition des lois du travail hors du travail, vouant les ouvriers à adhérer à des idéologies irrationnelles et totalitaires.
Cela dit, quelle est précisément la forme du travail qui sert de modèle chez Alain ? Sa philosophie du travail est une philosophie de l’outil et de l’atelier ; ce n’est pas une philosophie du travail tel qu’il est organisé et divisé dans la production industrielle. C’est une philosophie générale du rapport outillé au monde, mais qui ne reconnaît pas la forme collective de l’organisation du travail dans l’industrie. N’écrit-il pas en 1936 : « L’usine à la chaîne est une exception chez nous ; nous n’y voyons point du tout la perfection de l’avenir [62] » ? En 1938, dans son Journal, il estime que la « civilisation mécanique arrive à son terme » et qu’elle « produira son contraire [63] ». Dans l’entretien sur l’Europe de 1970, il affirme : « Partout l’industrie reviendra au système des ateliers familiaux et à l’artisanat, toujours composée avec l’existence paysanne [64]. »
Si l’œuvre d’Alain conduit, philosophiquement, au travail, elle ne donne pas les moyens de restaurer socialement cette fonction du travail, fonction détruite par la rationalisation, par l’organisation scientifique du travail, qui sont méconnues. Simone Weil observe à ce propos dans son Journal d’usine : « Chartier n’a qu’une vue superficielle et primaire du machinisme. » (CO, p. 189) Un autre passage du Journal d’usine permet de repérer la raison de ce jugement. Faisant allusion à la réponse que fit Alain [65] à l’une de ses lettres [66], Simone Weil note : « Lettre de Chartier. Scie et rabot. Peut-être que pour la machine il en est autrement… » (Ibid., p. 153). L’exemple renvoie à ce passage de la réponse d’Alain : « Cela me fait penser à la dialectique du Sophiste, et qu’il m’est arrivé un jour de découvrir que la scie était un rabot composé [67]. » Cela dit, dans le même passage, Alain reconnaît qu’une « philosophie du travail est encore dans les limbes [68] », mais c’est sur la base artisanale qui est la sienne. Sans doute Simone Weil fut-elle déçue de voir Alain répondre par cette « découverte » à ses interrogations sur une nouvelle méthode dans les sciences et dans l’organisation du travail [69]. À l’idée d’Alain pour qui « partout l’industrie reviendra au système des ateliers familiaux et à l’artisanat », Simone Weil oppose une voie autrement difficile, en cherchant comment assurer la domination du travailleur sur la forme de son travail, mais – et telle est son originalité – « sans détruire la forme collective que le capitalisme a imprimée à la production » (OC II 1, p. 94). Elle est lucide, mais ferme, sur ce point. Dans une lettre à André Prudhommeaux, en 1932, elle observe : « La question tragique me paraît être celle-ci : le capitalisme ayant inventé le travail collectif et méthodique, au prix d’une oppression […], garder cette conquête en se débarrassant de cette oppression. » (CSW, XLV 3, septembre 2022, p. 247) Ce projet est étranger à Alain.
La religion
S’agissant de la lecture de l’Ancien Testament, Alain observait : « Il s’est fait dans les pensées du peuple [hébreux] le mélange d’une religion évidemment politique, où Dieu est le Grand Ancêtre, et d’une religion de l’immense invisible, qui est partout, qui voit tout et qui fait tout [70]. » « Iahveh est bien l’Esprit, mais c’est aussi le Dieu des armées, le Dieu de la nation, et même encore le Dieu de la nature », résume Simone Pétrement [71]. Or la « puissance déshonore même Dieu », et elle « déshonore la justice [72] ». Le Dieu de l’Ancien Testament apparaît précisément comme un tel mélange, nécessairement mauvais, de puissance et de justice [73]. D’où les formules : « La Bible, ce livre cruel, n’a pas fini de massacrer [74] » ; ou bien : « Un seul Dieu, qui est ensemble esprit et force, cela écrase, cela massacre par l’idée seule [75]. »
L’élément qui permet de rassembler tous les griefs de Simone Weil contre l’hébraïsme est sans doute la conception de Dieu dans l’Ancien Testament : « Je n’ai jamais pu comprendre comment il est possible à un esprit raisonnable de regarder le Jéhovah de la Bible et le Père invoqué dans l’Évangile comme un seul et même être. » (Lettre à Déodat Roché, PSO, p. 64) Elle accorde à Israël que sa « mission religieuse » a été de « reconnaître l’unicité de Dieu », mais cette unicité est inséparable d’une cécité morale : les Hébreux attribuent à Dieu tout ce qui est supranaturel, ce qui est divin comme ce qui est démoniaque. Pourquoi une telle confusion ? Parce qu’ils perçoivent Dieu « sous l’attribut de la puissance et non pas sous l’attribut du Bien » (« Israël et les “Gentils” », OC V 1, p. 144). Or, s’il y a un principe absolu chez Simone Weil, c’est celui-ci : « La connaissance essentielle concernant Dieu est que Dieu est le Bien. Tout le reste est secondaire » (ibid., p. 47). Chez les Hébreux, la « puissance est au premier plan » (ibid., p. 58), ce qui fait de leur Dieu un « Dieu charnel et collectif » (OC VI 3, p. 285), « un Dieu naturel » (OC VI 2, p. 266. Souligné par S.W.). Un de ses Cahiers réunit sur plusieurs pages des observations au sujet de la violence pratiquée par Israël et des massacres lors de ses conquêtes (voir ibid. pp. 95 sq.). Le Dieu du christianisme, en revanche, est un Dieu surnaturel. Certes, le Dieu chrétien est puissant, mais il n’exerce pas toute sa puissance : il la délègue à la nécessité en créant le monde, et il nous crée en nous donnant l’existence autonome, le libre arbitre. Une fois « décréé » ainsi, Dieu n’intervient pas – sinon par le jeu de la nécessité dans le monde, mais il ne la modifie pas.
Le christianisme
Simone Pétrement a souligné combien Alain « parle (avec chaleur et en son propre nom) d’une “vraie religion” », qu’il appelle aussi la « religion nouvelle [76] ». Cette « religion nouvelle », poursuit-elle, « n’est pas autre chose pour lui que le christianisme, car bien loin de l’avoir dépassé, nous n’y sommes pas encore [77]. C’est le crucifié qui est le “Dieu suffisant et véritable [78]” ». On rencontre là Simone Weil. Alain dit pourtant – nous nous appuyons encore sur Simone Pétrement – que « “l’Évangile est un livre grec [79]” ; c’est lui encore qui dit qu’on ne peut rejeter Platon hors du christianisme [80] ». Ce qui ne l’empêche pas de souligner – à la différence de Simone Weil – que le « peuple juif a eu, même avant l’influence grecque, le culte de l’esprit » et que « c’est dans la passion juive que le platonisme a pris racine pour croître en religion populaire [81] ». Simone Weil dira l’inverse. Le problème, écrit Alain, est que le « christianisme ne s’est jamais tout à fait lavé de puissance [82] ». Le représentant de Dieu sur terre ne dédaigne pas d’être un César [83]. Simone Weil pense, comme Alain, que le christianisme est grec. Elle conteste la filiation privilégiée de l’Ancien Testament au Nouveau, qui ferait négliger d’autres sources ou d’autres comparaisons possibles. La figure du Christ n’a rien à voir, selon elle, avec un Christ juif. Jésus est juif, mais cela ne compte pas car ce que révèlent les Évangiles se rapproche plus d’un « Christ grec [84] » La filiation entre les deux Testaments, qui est le produit d’une tradition, ne pouvait pas l’intéresser, dans la mesure où le cadre de la réception et de la diffusion du message du Christ est le contexte grec ou un contexte juif hellénisé. C’est ainsi qu’elle pense le Christ comme Médiation, comme Logos. Elle regrette qu’on ait traduit le terme Logos, dans l’évangile de Jean, par « Verbe », alors que « Logos veut dire avant tout rapport » (Lettre à un religieux, OC V 1, p. 189), harmonie. Il faudrait traduire : « Au commencement était la Médiation. » (Ibid.) Cela dit, Simone Weil partage le jugement d’Alain : « Le christianisme ne s’est jamais tout à fait lavé de puissance. » Elle renverse cependant les termes : Dieu dans l’Église est représenté comme un César. La faute en revient aux Hébreux et aux Romains, comme tente de l’établir notamment L’Enracinement.
Dieu
Peut-être pourrait-on dire, avec Georges Pascal, que ce qui « intéresse Alain, c’est moins Dieu que l’idée de Dieu [85] », c’est-à-dire qu’il faut concevoir Dieu correctement. C’est un point de vue moral : « Toute morale suppose des faux dieux démasqués, et un vrai dieu [86]. » Chez Simone Weil, qualifiée couramment de « chrétienne », la question de Dieu ne s’est jamais posée. Elle a d’abord suivi sa conviction d’adolescente, selon laquelle le « problème de Dieu [étant] un problème dont les données manquent ici-bas », la seule méthode pour « éviter de le résoudre à faux était de ne pas le poser » (AD, p. 47). Une seule chose dépend de nous : « … ne pas accorder notre amour à de faux dieux », afin d’éviter l’idolâtrie (« Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu », OC IV 1, p. 281).
Quels sont les points communs avec Alain ? Ce dernier, surtout : « Ce qui est dieu toujours sans puissance, l’homme de la crèche et l’homme du calvaire [87]. » Simone Weil observe quant à elle : « On ne peut adorer Dieu sous forme humaine[,] sans souiller la divinité[,] que comme nouveau-né et comme agonisant. Noël et Pâques » (OC VI 3, p. 167) : « La naissance du Christ est déjà un sacrifice. Noël devrait être une fête aussi douloureuse que le Vendredi-Saint. » (OC VI 4, p. 246) Quant à l’« existence » de Dieu, les deux philosophes se rencontrent. Séjournons dans le paradoxe avec Simone Weil : « Cas de contradictoires vrais : Dieu existe ; Dieu n’existe pas. […] Je suis tout à fait sûre qu’il y a un Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que mon amour n’est pas illusoire. Je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. » (OC VI 2, p. 126) Il faut comprendre que « réalité et existence [dont le seul modèle est la nôtre] font deux » (OC VI 4, p. 215). La conséquence de cette distinction est qu’il faut croire « à différents niveaux » : « Croyance que Dieu existe, en moi, à tel – tel – et tel niveau ; qu’il n’existe pas, à tel – et tel niveau. » (OC VI 2, p. 140) Si on croit qu’il existe, mais en plaçant cette existence au mauvais niveau, on est idolâtre, comme « la plupart des gens pieux » estime-t-elle (OC VI 4, p. 211) ; si on croit au mauvais niveau que dieu n’existe, on est un athée idolâtre, comme l’est « tout athée ». Simone Weil fait une réserve de poids, cependant, à propos des athées : il y a un athéisme purificateur qui nous préserve de « marcher horizontalement » en croyant que nous nous élevons. Un bon usage de l’athéisme nous préserve des idoles :
« La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi, et en ce sens l’athéisme est une purification. […] Parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes ne s’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. » (OC VI 2, p. 337)
La mystique
Simone Pétrement le montre bien dans son article de la Revue de Métaphysique et de Morale, Alain « se méfie de la mystique » ; il « craint que la mystique ne se retourne contre la morale » ; que la « mystique, la théologie, la croyance à la grâce ne fassent renoncer à agir [88] ». Elle voit juste en posant que
« s’il y a opposition entre Alain et Simone Weil, ce n’est pas tant sur la question de l’existence de Dieu que sur celle de la grâce et de la liberté. Alain, préoccupé de morale, a cru devoir insister presque toujours sur la liberté de l’homme. […] Il doit donc croire, en un sens au moins, qu’il n’a pas besoin de Dieu. Simone Weil, au contraire, insiste sur la nécessité de la grâce [89]. »
La mystique, chez Simone Weil, c’est d’abord l’expérience mystique, celle d’un contact de personne à personne avec le Christ. Il n’y a aucune commensurabilité possible avec Alain, ici. Toutefois, il est intéressant de remarquer que si pour Simone Weil il y a possibilité d’une « intervention surnaturelle de la grâce » cela ne signifie pas un basculement dans l’irrationnel :
« Ceux qui croient que le surnaturel, par définition, opère d’une manière arbitraire et qui échappe à toute étude le méconnaissent comme ceux qui en nient la réalité. Les mystiques authentiques, comme saint Jean de la Croix, décrivent l’opération de la grâce sur l’âme avec une précision de chimiste ou de géologue. L’influence du surnaturel sur les sociétés humaines, quoique peut-être encore plus mystérieuse, peut sans doute aussi être étudiée. »
(Ébauche de « Y a-t-il une doctrine marxiste ? », OC V 1, p. 609)
Il y a, par conséquent, une « raison surnaturelle ». L’influence du surnaturel sur les sociétés humaines, c’est ce que Simone Weil aurait étudié si elle avait eu le loisir de développer une science des religions [90]. L’Enracinement donne un exemple de ce que pourrait être une telle « mystique appliquée », qui ne séparerait jamais du monde.
Le surnaturel et la transcendance
Selon Simone Pétrement, Alain aurait accepté un Dieu intérieur, « celui qui est dans le secret », comme dit Simone Weil citant l’Évangile ; un Dieu de l’autre monde, « celui qui est dans les cieux » serait un « Dieu objet » pour Alain [91]. De là, poursuit Simone Pétrement, vient que la « transcendance de Dieu n’est pas nettement posée chez lui », et que le transcendant lui est indifférent. Simone Weil se place, philosophiquement déjà, dans la perspective de l’orientation vers le transcendant (Dieu, le Bien, la Vérité) dans l’attente, l’attention à vide qui doit laisser « descendre » ce que nous ne pouvons pas concevoir par nos facultés. Face aux problèmes conçus comme insolubles, la recherche philosophique doit arrêter son propre cours et se transformer en contemplation attentive des problèmes considérés comme insolubles : « Savoir (en chaque chose) qu’il y a une limite, et qu’on ne la dépassera pas sans aide surnaturelle, ou alors de très peu et en le payant ensuite par un terrible abaissement. » (OC VI 2, p. 137) « L’attente est le fondement de la vie spirituelle » (OC VI 4, p. 126). Le « fondement », car un « passage au transcendant s’opère quand les facultés humaines […] se heurtent à une limite, et que l’être humain demeure sur ce seuil, au delà duquel il ne peut faire un pas, et cela sans s’en détourner, sans savoir ce qu’il désire et tendu dans l’attente » (ibid., p. 362).
Divergences
Divergences politiques
Les divergences qu’on dit « politiques », entre Simone Weil et Alain, vont bien au-delà de ce qu’on appelle ainsi. Bien entendu, il y a les oppositions plus ou moins ponctuelles dans certaines situations, mais il faut retenir le plus important. On sait que pour Alain la « solution Pétain » s’avère finalement « très raisonnable [92] ». C’est son pacifisme foncier qui parle, dans la ligne de ses positions munichoises. Il ne nous appartient pas, ici, de tenter de lever les ambigüités de l’évolution des positions d’Alain, celles d’« une pensée qui se brouille » au tournant des années 40, selon Jérôme Perrier [93].
Sur les soupçons de pétainisme dont elle faisait l’objet, Simone Weil a réglé la question dans une lettre à Jean Wahl, en octobre 1942. Elle s’étonnait des « choses obscures » que lui rapportait son correspondant au sujet de « bruits bizarres » que certains répandaient sur elle, à savoir qu’elle avait des « sympathies du côté de Vichy » (Œ., p. 977), et elle s’empressait de réagir : « Si c’est cela, vous pouvez démentir », et même « démentir catégoriquement ». Pendant la guerre, dans une lettre reçue par Alain fin mai 1941, Simone Weil écrit : « J’aimerais beaucoup pouvoir causer avec vous et savoir ce que vous pensez. Du moins je vais vous dire ce que moi je pense [94]. » Il s’agit de provoquer Alain à s’expliquer sur ce qu’il faut penser de la « collaboration » dans laquelle « beaucoup de nos amis [se] sont engagés précipitamment [95] ». Elle insiste sur « nos amis » – elle évoque notamment René Chateau –, et elle observe : « Cela m’a fait d’autant plus de mal que mon propre passé se trouve ainsi souillé à mes propres yeux » ; elle explique : « Quelles responsabilités ai-je assumées à mon insu en étant jadis des leurs [96] ? ». Ce qu’elle espère d’Alain, c’est qu’il s’interroge sur ses propres responsabilités en la matière, et sur une prudence qu’elle lui reprochait très violemment, en privé, d’après Jeanne Alexandre [97]. Toujours est-il que Simone Weil n’obtint pas de réponse d’Alain.
L’antisémitisme
Dans ses Propos sur Alain, Francis Kaplan, soucieux de blanchir l’auteur du Journal inédit des accusations – intellectuellement malhonnêtes, sans aucun doute – portées par Michel Onfray, va jusqu’à reconnaître qu’Alain pratique un « antisémitisme purement verbal, en ce sens [qu’il] se borne à déclarer qu’il n’apprécie pas les Juifs mais ne prône aucune mesure contre eux [98] ». L’antisémitisme de plume serait-il innocent ? C’est toute la question, que Francis Kaplan réglait, à notre avis, très artificiellement et uniquement à décharge pour Alain, alors qu’il instruisait à charge le cas de Simone Weil. Pour rééquilibrer le point de vue partial de Francis Kaplan, il convient d’abord d’évoquer des conditions historiques qui éclairent les prises de position de la philosophe ; des positions qui s’expliquent suffisamment par le consentement aux conséquences très lourdes d’un pacifisme extrême, sans qu’il soit besoin de faire intervenir une indifférence de sa part ou une hostilité marquée d’antisémitisme. En mai 1938, nous l’avons vu, elle se montre prête à toutes les concessions pour sauver la paix et trouve des justifications à l’annexion du territoire des Sudètes par l’Allemagne [99]. Toutefois, là n’est pas l’essentiel du problème. L’essentiel tient à une contradiction interne à la pensée de Simone Weil, notamment lorsqu’elle en viendra, plus tard, à traiter comme elle le fait le « problème juif ». Elle est victime, dans ce domaine comme dans d’autres, de son impatience eschatologique. Expliquons rapidement la nature du problème [100].
Dans L’Enracinement, au sujet du projet d’une « civilisation constituée par la spiritualité du travail », elle remarque qu’on ne peut « toucher à une telle formule qu’en tremblant ». Aussi, avertit-elle, « si on [la] propose publiquement, ce doit être seulement comme l’expression d’une pensée qui dépasse de très loin les hommes et les collectivités d’aujourd’hui, et qu’on s’engage en toute humilité à garder présente à l’esprit comme guide » (OC V 2, p. 191. Nos italiques). De telles réserves signifient que Simone Weil était consciente des dangers de la précipitation qui ne pourrait que compromettre la pureté dans la réalisation de l’idéal. Elle recommande la patience et la prudence lorsqu’on veut créer les conditions réelles d’une imprégnation spirituelle de la société. De tels principes n’auraient-ils pas pu tempérer ses impatiences sur les propositions de « solution » qu’elle propose au « problème juif » par l’assimilation ? Elle suggère à cette fin des recommandations non contraignantes, mais d’autres qui le sont, comme s’il s’agissait de précipiter « efficacement » l’avènement du règne des fins, à savoir une société imprégnée de spiritualité authentique [101].
Nous arrivons à deux points essentiels, qui distinguent radicalement Simone Weil d’Alain. On pourrait les appeler – de façon approximative – la question de l’engagement et celle du malheur.
Écrire ou agir ? La question de l’exposition au malheur
Énonçons notre thèse. Simone Weil ne fut pas un « écrivain engagé » au sens que l’on donne généralement à l’expression. Elle éprouvait un besoin irrésistible, pour vivre et pour penser, d’être exposée aux réalités les plus brutales de son temps. Elle le fut par le travail en usine et sa courte participation à la guerre d’Espagne ; elle eût aimé être davantage confrontée au danger pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est seulement à cette condition qu’elle espérait entrer en contact avec la vérité, qui est toujours « vérité de quelque chose [102] ». Cette idée de vérité de quelque chose, elle la tient d’Alain qui observait : « L’amour de la vérité en soi me paraît […] un simple jeu de paroles [103]. » L’idée vraie a rapport avec nos affections, avec ce qui nous touche, avec ce que nous éprouvons. Cela dit, la conception alainienne de l’engagement est indissociable de la philosophie, alors que la conception weilienne de la philosophie est indissociable d’une existence exposée. Chez elle, l’épreuve de la « vie réelle » est l’étoffe de la pensée. La connaissance passe par l’épreuve du réel, et cette épreuve est celle du malheur.
« La faute de Chartier est d’avoir refusé la douleur [104] ». Par cette formule, Simone Weil indique à son amie Simone Pétrement sa prise de distance envers la pensée d’Alain sur un point essentiel. Simone Weil retient d’Eschyle l’expression « par la souffrance la connaissance » ; dans la connaissance fournie par le « souffrir », dans le malheur, la philosophe trouve sa propre clef de voûte manifestée dans le Christ qui, dans l’acte extrême de sa douleur devient la porte de la connaissance, dans une forme de gnose. En refusant la douleur – le malheur – Alain renoncerait à la dimension transcendante et surnaturelle, ces éléments par lesquels il est possible de parvenir à la vérité parce qu’on reconnait la limite imposée à notre connaissance proprement humaine – connaissance par l’intelligence notamment –, limite représentée par une telle dimension. Selon Massimiliano Marianelli, « en fuyant la douleur, d’une certaine manière », Alain ne retiendrait que la conquête constante de l’homme au moyen de ses propres forces, dans la « joie » de l’« auto-affirmation » et dans l’« universalisation de la valeur de la raison [105] ». Comme l’observe Thierry Leterre, dans un article paru dans la revue américaine Attention, Alain « est resté attaché à la solide philosophie du bonheur [106]. Tel serait son « humanisme ».
On touche ici, pour conclure, à ce que les doctrines d’Alain et de Simone Weil ont de plus « extérieur ». Les pensées se rencontrent, « Simone Weil [retrouve] presque toujours la pensée de son maître, sous une forme originale », suggère Simone Pétrement. À la fin de son article de la Revue de Métaphysique et de Morale, elle propose un entrelacement des idées de l’un et de l’autre sur la religion [107], méthode qui pourrait servir de modèle pour creuser l’« entrelacement » des pensées des deux philosophes dans d’autres domaines. Cela permettrait d’éprouver – et peut-être de confirmer – que, lorsqu’elle « assimile » la pensée d’Alain « au point de ne pouvoir la distinguer de [sa] propre pensée », c’est pour retrouver, « sous une forme originale », l’essentiel, c’est-à-dire pour s’orienter vers ce qui compte par dessus tout chez elle : l’« attente » de la vérité. Cependant, lorsqu’elle s’éloigne d’Alain, c’est dans la même intention de trouver l’essentiel : « Elle s’éloigne, [et] parce qu’elle s’en est éloignée » elle retrouve l’essentiel », écrit Simone Pétrement [108]. Dans les termes d’Alain, « elle courait devant par des moyens à moi inconnus [109] » ; mais elle n’aurait pas couru devant si elle n’avait pas pratiqué le précepte que recommandait le maître : « J’ai dit plus d’une fois qu’il fallait vaincre Spinoza. Mais il faut le vaincre où il résiste […]. À cette pointe de la doctrine il faut dépasser toute doctrine [110]. » Pour finir, posons l’hypothèse que si la disciple rebelle a couru devant le maître, et si elle l’a dépassé, cela ne pouvait être qu’« au dedans de sa pensée », « où il résistait », à la « pointe de la doctrine ».
Robert Chenavier
[1] Simone Pétrement, « Sur la religion d’Alain (avec quelques remarques concernant celle de Simone Weil) », Revue de métaphysique et de morale, n° 3, juillet-septembre 1955, p. 330.
[2] S. Pétrement, La Vie de Simone Weil [1973], Paris, Fayard, 1997 (SP désormais). Sigles utilisés pour les œuvres de Simone Weil : OC (suivi du tome et du volume) : Œuvres complètes, Paris, éd. Gallimard, 1988-2013 ; AD : Attente de Dieu, Albin Michel, 2016 ; CO, La Condition ouvrière (nouvelle éd., présentée et annotée par R. Chenavier), Gallimard, coll. « Folio Essais », 2002 ; EL : Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, 1957. LP : Leçons de philosophie (1933-1934) (éd. A. Reynaud-Guérithault), Paris, Plon, 1989 ; Œ, Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999 ; R, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (nouvelle éd., présentée et annotée par R. Chenavier), Montreuil, éd. Libertalia, 2022. S, Sur la science, Paris, Gallimard, 1966. Autre abréviation : CSW : Cahiers Simone Weil (publiés par l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil).
[3] C’est dans les Libres Propos que S. Weil publiera : « Le Congrès de la C.G.T. », n 10, octobre 1931 ; « Conditions d’une révolution allemande », n° 8, août 1932 ; « L’Allemagne en attente, impressions d’août et septembre », n° 10-11, 25 octobre et 25 novembre 1932 ; « Sur trois morts », n° 3, mars 1932, « La situation en Allemagne », 25 février 1933 ; « L’affaire Freinet », n° 6, 25 juin 1933.
[4] Lettre d’Alain à Arnaud Rérat. Voir Massimiliano Marianelli, « La “tradition cartésienne” et l’idée de philosophie d’Alain à Simone Weil », CSW, XXXVIII 1, mars 2015, pp. 31-47.
[5] Alain, Entretiens au bord de la mer, dans Les Passions et la Sagesse, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 1357.
[6] Jean Hyppolite, « L’existence, l’imaginaire et la valeur chez Alain », Figures de la pensée philosophique, Paris, P.U.F., 1971, t. II, p. 513.
[7] Dédicace du livre Les Idées et les Âges, à Mme Morre-Lambelin, dans Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. XXII.
[8] Voir Robert Chenavier, Simone Weil. Une philosophie du travail, Paris, éd. du Cerf, coll. « La nuit surveillée », 2001, pp. 59 sq.
[9] S. Weil lira avec application les Entretiens au bord de la mer, comme en témoignent ses Cahiers, dans lesquels elle recopie des passages du livre (voir OC VI 1, pp. 198 sq.).
[10] On se reportera également à l’étude de Gérard Granel, « Michel Alexandre et l’École française de la perception » (Critique, n° 183-184, août-septembre 1962. Texte repris sous le titre « Lagneau/Alain/Alexandre », dans Traditionis traditio, Paris, Gallimard, 1972, pp. 17-67).
[11] S. Pétrement donne la date du 14 janvier (SP, p. 338). Le Bulletin de l’association des amis d’Alain (n° 58, juin 1984, pp. 24-25) date cette lettre du 4 janvier.
[12] Voir SP, pp. 70-71
[13] Alain, Journal inédit, Paris, éd. Équateurs, 2018, p. 740.
[14] Ibid., p. 778, et l’article paru dans La Table ronde, n° 28, avril 1950, pp. 47-51.
[15] Ibid., p. 741.
[16] Ibid., p. 742.
[17] Ibid., p. 739.
[18] Confidence de Simone Weil à Gilbert Kahn, citée par celui-ci dans son article « Simone Weil et Alain », Bulletin de l’association des amis d’Alain, n° 58, juin 1984, p. 12 (repris dans CSW, XIV 3, septembre, 1991, p. 212)
[19] Alain, Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. xxviii.
[20]. Ibid.
[21]. Dans L’Enracinement. S. Weil écrira que l’« art de transposer les vérités est un des plus essentiels et des moins connus » (OC V 2, p. 165). La transposition étant un « critérium pour une vérité » (ibid.), elle fait découvrir l’« identité profonde » des systèmes philosophiques.
[22]. Alain, Propos sur la religion, P.U.F., 1950, p. 181.
[23] Alain, Éléments de philosophie, Paris, Gallimard, 1941, p. 104 ; voir Les Idées et les Âges, in Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. 302.
[24] Alain, Morceaux choisis, Paris, Gallimard, 1960, p. 10.
[25] Alain, Entretiens chez le sculpteur, in Les Arts et les Dieux, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, lxxxix.
[26] Alain, Entretiens au bord de la mer, op. cit., p. 1359.
[27] Alain, Histoire de mes pensées, in Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 95.
[28] Alain, Propos I (janvier 1930), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1956, p. 914. Voir, déjà le Propos du 8 mai 1913 (p. 151), et celui du 27 août 1927 (pp. 733-735).
[29] Alain, Propos II (8 juillet 1922), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1970, p. 487.
[30] Jérôme Perrier, Alain ou la démocratie de l’individu, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2016, p. 105.
[31] Ibid., p. 269 et Alain, Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant, Paris, Hartmann, 1946, p. 61.
[32] J. Perrier, Alain ou la démocratie de l’individu, op. cit., p. 269.
[33] Ibid., pp. 236 sq.
[34] Alain, Propos d’un Normand (Paris, Gallimard, 1952-1960) du 31 juillet 1912.
[35] Ibid., Propos du 10 juin 1914.
[36] C’est seulement à certaines conditions, précisément, que la démocratie pourrait être un tel mécanisme. Voir les premiers paragraphes de la « Note sur la suppression générale des partis politiques », OC V 1, pp. 396 sq.
[37] J. Perrier, Alain ou la démocratie de l’individu, op. cit., p. 315. Voir les citations données par l’auteur aux pp. 314 sq. « Un parti s’entoure de fossés et de murailles », dit par exemple un Propos du 20 décembre 1910.
[38] Alain, Journal inédit, op. cit., pp. 778-782.
[39] Alain, « Simone Weil », La Table ronde, op. cit., p. 48.
[40] J. Perrier, Alain ou la démocratie de l’individu, op. cit., pp. 379 sq. et 386.
[41] Paul Colrat, Postface au recueil d’écrits de S. Weil, Désarroi de note temps, et autres fragments sur la guerre, présentés par Pascal David, éd. Peuple Libre, coll. « Altercathos », 2016, p. 193.
[42] Ibid.
[43] Ibid., pp. 195 sq.
[44] Ibid.
[45] Massimiliano Marianelli, « La “tradition cartésienne” et l’idée de philosophie d’Alain à Simone Weil », op. cit., p. 37.
[46]. Voir L. Brunschvicg, Les Âges de l’intelligence, Paris, P.U.F., 1947.
[47] Voir Alain, Humanités, Paris, éd. du Méridien, 1943, p. 271.
[48] Alain, Histoire de mes pensées, op. cit., p. 174)
[49] Alain, dans une étude sur Marx, in Bulletin de l’association des amis d’Alain, décembre 1981, pp. 46-47.
[50] Alain, Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 12.
[51] Alain, Propos II (6 janvier 1923), op. cit., p. 534.
[52] Voir Fr. Kaplan, « Alain face à Marx », Alain lecteur des philosophes. De Platon à Marx, Paris, Bordas, 1987, pp. 179-180.
[53] Alain, Propos I (11 juin 1923), op. cit., p. 500.
[54] Jacques Brunschwig, « Alain chez Platon », Alain lecteur des philosophes.., op. cit., p. 17.
[55] « Si le matérialiste pouvait écarter tout souci du bien, il serait parfaitement cohérent » (S. Weil, « Y a-t-il une doctrine marxiste ? » (OC V 1, p. 309).
[56] Voir Philippe Foray, « L’éducation la nécessité », in L’Éducation. Approches philosophiques (dir. P. Kahn, A. Ouzoulias, P. Thierry), Paris, P.U.F., 1990, p. 337 sq.
[57] Alain, Pédagogie enfantine, Paris, P.U.F., coll. « Quadrige », p. 252.
[58] Alain, Préliminaires à la mythologie, in Les Arts et les Dieux, op. cit., pp. 1122-1123.
[59] Alain, Les Aventures du cœur, in Les Passions et la Sagesse, op. cit., pp. 377-378.
[60] Cité par J. Hyppolite, Figures, II, op. cit., p. 529.
[61] Lettre à Urbain Thévenon (1933), La Révolution prolétarienne, p. 17 (161), et SP, p. 228 (S. Weil souligne). L’année suivante, dans le brouillon d’une lettre destinée au Cercle communiste démocratique, elle revient sur cette idée en s’en prenant à Georges Bataille (qui désirait voir S. Weil entrer au Cercle) : « La révolution est pour lui le triomphe de l’irrationnel, pour moi, du rationnel ; pour lui une catastrophe, pour moi, une action méthodique où il faut s’efforcer de limiter les dégâts. » (SP, p. 306)
[62] Alain, Vigilance, 15 septembre 1936.
[63] Cité par Fr. Kaplan, « Alain face à Marx », Alain lecteur des philosophes…, op. cit., p. 177. Voir déjà le Propos de mai 1932, Propos II, op. cit., pp. 908-909.
[64] Cité par Fr. Kaplan, « Alain face à Marx », Alain lecteur des philosophes…, op. cit., p. 179.
[65]. Alain, lettre du 28 juin 1935, Bulletin de l’association des amis d’Alain, n° 58, juin 1984, pp. 27-29.
[66] Simone Weil, lettre de mai 1935, Bulletin de l’association des amis d’Alain, n° 58, juin 1984, pp. 30-37, et S, pp. 111-115 (incomplète dans cette dernière version).
[67] Alain, lettre du 28 juin 1935, Bulletin de l’association des amis d’Alain, op. cit., p. 28.
[68] Ibid.
[69]. Gilbert Kahn a rapproché ces textes des deux philosophes dans son article « Simone Weil et Alain », Bulletin de l’association des amis d’Alain, p. 6. Article repris dans CSW, XIV 3, septembre 1991, pp. 206-211.
[70] Alain, Préliminaires à la mythologie, op. cit., p. 32.
[71] S. Pétrement, dans son article sur « La religion d’Alain… », op. cit., p. 11.
[72] Alain, Propos sur la religion, op. cit., lvii, 20 décembre 1923.
[73] Ibid., xliii, in Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 1178.
[74] Alain, Les Saisons de l’Esprit, Paris, Gallimard, 1937, p. 284.
[75]. Ibid.
[76] Alain, Préliminaires à la mythologie, op. cit., p. 200.
[77] Alain, Histoire de mes pensées, op. cit., p. 145.
[78] Alain, Les Saisons de l’Esprit, op. cit., p. 217.
[79] Ibid., et Préliminaires à la mythologie, op. cit., p. 192.
[80] S. Pétrement, « La religion d’Alain… », op. cit., p. 315.
[81] Ibid.
[82] Alain, Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 1133.
[83] Alain, Propos sur la religion, op. cit., 1er et 2 mars 1935.
[84] Le Christ grec est le titre d’un ouvrage de Bruno Delorme (Paris, Bayard, 2009).
[85] Georges Pascal, L’Idée de philosophie chez Alain, Paris, Bordas, 1970, p. 348.
[86] « Définitions », article « Dieu », Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 1051.
[87] Alain, Les Saisons de l’Esprit, op. cit., p. 90. Voir S. Pétrement, « La religion d’Alain… », op. cit., pp. 316-317.
[88] S. Pétrement, « La religion d’Alain… », op. cit., p. 326.
[89] Ibid., p. 325.
[90] Voir la lettre de S. Weil à ses parents du 25 juin 1943, OC VI 1, p. 291.
[91] S. Pétrement, « La religion d’Alain… », op. cit., p. 323.
[92] Alain, Journal inédit, op. cit., p. 448.
[93] J. Perrier, Alain ou la démocratie de l’individu, op. cit., pp. 389 sq.
[94] S. Weil, lettre à Alain, CSW, II 4, décembre 1979, p. 177.
[95] Ibid.
[96] Ibid.
[97] « Combien de fois [S.W.] n’a-t-elle pas injurié Alain – à distance il est vrai ! – pour ce qu’elle estimait être trop de prudence politique » (Jeanne Alexandre, lettre à Thérèse de Saint-Phalle, CSW, V 1, mars 1982, p. 12).
[98] Francis Kaplan, Propos sur Alain, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2020, p. 123.
[99] Voir « L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie » ?, OC II 3, pp. 81 sq. ; lettre à Gaston Bergery d’avril 1938, EHP, p. 286.
[100] Pour un développement, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage Simone Weil, une Juive antisémite ? Éteindre les polémiques, Paris, Gallimard, 2021, pp. 34 sq.
[101] Voir sa note sur les « Bases d’un statut des minorités françaises non chrétiennes et d’origine étrangère », rapport qui émanait d’un mouvement de Résistance, l’O.C.M. (Organisation civile et militaire), OC V 1, pp. 455-483.
[102] Voir L’Enracinement, OC V 2, p. 319.
[103] Alain, Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. 359.
[104] Confidence faite à S. Pétrement, en 1941 (SP, p. 61 et p. 582).
[105] Massimiliano Marianelli, « La “tradition cartésienne” et l’idée de philosophie d’Alain à Simone Weil », op. cit., pp. 42-43.
[106] Thierry Leterre, « Une philosophie “écrite pour tous” : d’Alain à Simone Weil », Attention, revue (en ligne) de l’American Weil Society, mars 2022. https://attentionsw.org
[107] S. Pétrement, « La religion d’Alain… », op. cit., pp. 329-330.
[108] Ibid., p. 329.
[109] Alain, Journal inédit, p. 742.
[110] Alain, Souvenirs concernant Jules Lagneau, in Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. 718.