Questions à Pierre Heudier pour le Journal du Vésinet (mai 2018)
Qui est Alain ?
D’abord un grand philosophe, un écrivain exceptionnel, et aussi un professeur qui eut une grande influence sur plusieurs générations d’élèves et de disciples plus ou moins fidèles : André Maurois, Simone Weil, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Julien Gracq, Jean Hyppolite, Sartre, Merleau-Ponty… Le jugement de Claude Mauriac le place à son rang : « Notre Montaigne s’appelle Alain. »
Pourquoi est-il peu connu du grand public ?
Est-il moins connu que Bachelard ou Bergson ? Notons qu’un livre comme Propos sur le bonheur s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, et continue d’être une valeur sûre dans l’édition. Regrettons seulement que le grand public ne connaisse trop souvent que cet ouvrage. George Steiner, en quelques mots, souligne l’importance d’Alain et invite à sa redécouverte : « Sa présence fut sans conteste éminente dans l’histoire morale et intellectuelle de l’Europe. Son influence imprégna l’enseignement français et des éléments significatifs du corps politique de 1906, année de la réhabilitation de Dreyfus, à la fin des années 1940. Sa prose se distingue par une économie et une clarté inégalées. » (Maîtres et disciples, 2003)
Que penser du procès d’antisémitisme qui lui est fait ?
Michel Onfray, suite à la publication du Journal inédit d’Alain, a écrit un pamphlet riche en contre-vérités mettant en exergue certains passages habilement choisis. Rappelons qu’Alain s’est engagé dans le combat dreyfusard et a toujours condamné toutes les formes de racisme. On ne trouvera aucun soupçon d’antisémitisme dans ses œuvres destinées à la publication, pas plus que dans sa correspondance ou dans des témoignages le concernant.
En 1934 il apporte son soutien à la Ligue internationale contre l’antisémitisme. (Cette même année, il est un des fondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.)
Si, dans ce Journal, il avoue effectivement avoir dans sa jeunesse lancé des piques visant ses amis juifs, il se le reproche et affirme « (s)on horreur naturelle des antisémites. » (1938).
Quelques citations du Journal pour conclure sur ce point :
« Telles sont mes folies de jeunesse. Il faut que j’ajoute que la violence hitlérienne m’a toujours révolté… » (1940)
« Heureusement l’antisémitisme va finir et mettre fin à tous ces exils, sinistres. Il est malheureux pour moi que j’aie eu un peu d’indulgence pour cette cruelle folie. » (1943)
Rappelons que pendant les années de guerre Alain est très diminué physiquement. Mais celle qui vit à ses côtés signale aussi ses fréquents délires, relève ses nombreuses incohérences et ses plaintes répétées : « il vaut mieux mourir que souffrir ainsi » (1940) « Quel désespoir d’assister ainsi à l’écroulement de son être. » (1941). Il est clair qu’il se rend compte qu’il n’est plus en pleine possession de ses moyens.
Jean Paulhan, qui lui rend visite en 1941, écrit à un ami : « Alain, fort vieilli, souffrant, ne bougeant qu’à peine, parfois semblant près du gâtisme. »
Tout cela est ignoré dans l’affligeante diatribe de Michel Onfray, qui ose écrire, par exemple, qu’Alain « ne se plaint jamais » et qu’« à aucun moment il ne fut mentalement, psychologiquement ou spirituellement défaillant.» !
Pouvez-vous présenter les différentes structures visant à valoriser l’œuvre d’Alain ?
Il existe trois Associations : l’Institut Alain du Vésinet, l’Association des amis d’Alain et l’Association des amis du Musée Alain et de Mortagne, qui œuvrent dans le même sens. Et il y a fort à faire ! Car, comme l’écrivait Georges Canguilhem, la philosophie d’Alain est « une philosophie dont on ne peut pas dire qu’elle est dépassée ou démodée, mais dont il faut reconnaître qu’elle attend d’être réactivée. »
Le lycée Alain du Vésinet est placé sous son patronage. Que peut apporter sa pensée à la jeunesse ?
Littérature, beaux-arts, politique, philosophie, art de vivre… : lire l’œuvre d’Alain c’est découvrir toute la culture humaine, et dans « la plus belle prose d’idées du siècle » (A. Comte-Sponville). Je pense que sa « pertinente impertinence » et sa liberté d’esprit sont propres à séduire tous les publics. Les remarques de Jean Jaurès en 1914 valent toujours, plus de cent ans après : « Quel penseur que ce sauvage ! Avez-vous jamais lu quelqu’un qui, de gré ou de force, vous fasse autant penser ?», « Les Propos me paraissent, à bien des égards, un des chefs-d’œuvre de la prose française. »
Que privilégier dans son œuvre ?
Lisez Propos sur les pouvoirs, Propos sur la nature, Propos sur le bonheur (bien sûr !), ou Mars ou la guerre jugée, dont André Comte-Sponville écrit : « Sur la guerre, et sur la philosophie de la guerre, le plus beau livre que je connaisse. » Mais la meilleure introduction à notre auteur reste le tome I des Propos, en Pléiade, dont la préface d’André Maurois commence par cet éloge : « Voici, à mon jugement, l’un des plus beaux livres du monde »
Esprit qui se voulait libre, Alain était notamment dreyfusard. Que dirait-il du climat très militarisé dans lequel nous évoluons ?
« Tout pouvoir s’organise selon l’ordre militaire, qui sera toujours son modèle bien-aimé. »
Alain était athée. Dans un monde où les religions sont très souvent au goût du jour, en bien ou en mal, quel regard porterait-il ?
C’était un athée rempli d’admiration pour les religions, qui sont des œuvres humaines, donc sacrées à ses yeux, mais dont il est urgent de déchiffrer « le métaphorique langage ». Mais Alain est un militant laïque pour qui le rôle de l’éducation est fondamental : il s’agit de former des esprits libres capables se conduire et de juger par eux-mêmes. « Dites l’Esprit humain, dites l’Esprit absolu, dites l’Esprit de Dieu, vous direz toujours la même chose. »
À l’heure des polémiques souvent de caniveau, qu’apporterait-il pour retrouver un esprit frondeur constructif et pertinent ?
Il ne faut pas s’endormir. Dans la vie privée comme dans la vie publique, dès qu’on s’abandonne, dès qu’on baisse la garde, c’est le pire qui advient. Alain ne cesse de mettre en avant la nécessaire vigilance des citoyens. J’aime cette sorte de « théorème d’Alain » : « Tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude. » À lire, un petit recueil de Propos paru aux éditions Librio-3€ intitulé Propos rebelles : percutant, vivifiant, souvent drôle… et très bon marché.
Quels sont les projets actuels pour maintenir l’actualité du philosophe ?
Conférences, colloques, tout est utile pour travailler à sa redécouverte. Il existe encore de nombreux inédits… Les bulletins que les Associations publient régulièrement sont d’une grande richesse et témoignent de l’intérêt que cette œuvre suscite, et pas seulement en France. Les Japonais, par exemple, sont de grands amateurs d’Alain.
Interview de Pierre Heudier, vice-président de l’Association des Amis d’Alain, pour le journal le Vésinet, mai 2018 ; cette interview a été revue par P. HEUDIER suite à sa parution.