Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Candide

La neige tombe. Aussi loin qu’on puisse voir ce n’est que changement monotone en apparence, variété sans recommencement si l’on regarde mieux ; il n’y a point deux flocons qui aient la même forme, ni deux flocons qui suivent la même route. Quelquefois on devine un souffle d’air d’après un mouvement du blanc rideau ; mais regardez plus attentivement, vous devinerez d’après ces chutes sinueuses l’air continuellement tordu, tourbillonnant, plein de remous. Par choc ou par fusion ou par congélation peut-être, au contact de ces filets d’air chaud et d’air froid entrelacés, de fragiles existences naissent, grandissent et meurent en un moment ; mais aucune d’elles n’est rien en elle-même, toutes sont par les voisines et se défont par les voisines ; c’est le royaume de rencontre ; chaos et désordre. L’esprit en est comme hébété.

Oui, l’esprit nourri et trop nourri d’apparences stables et qui lui ressemblent. Uniformes, fonctions, temples, discours, tout recommence le même. L’esprit adore ce monde ordonné. Il me plaît de savoir d’avance ce que sous-préfet dira, ce que curé, pasteur, rabbin dira, D’avance les saisons je les sais, et même les éclipses, d’après l’idée. Je calcule, et le monde obéit. Ce monde est le miroir de ma raison. Je suppose un ordre et de grands desseins en toutes ces choses, et la subordination des parties à quelque ensemble bien composé. Ce n’est pas comme cette neige.

Cependant elle tombe. Elle me déroule l’existence nue. Pangloss n’entend point cela ; il refait la bonne chanson. « Vêtement pour les maisons et pour la terre. O le bon duvet ! Chaque feuille en reçoit le plus qu’elle peut dans son creux comme dans une corbeille. Il est vrai que cette branche vient de casser sous le poids ; mais ce n’est qu’un désordre particulier ; la loi est bonne ». Rêverie faible. La loi n’est ni bonne ni mauvaise. Il s’est produit quelque chose comme ceci. Le soleil remontant a chauffé nos terres tempérées ; l’air plus chaud et plus léger à ce contact s’est élevé et raréfié ; un air plus froid et venant du nord a roulé dans ce trou d’air ; il s’est mêlé à l’air chaud par entrelacements et replis ; sur ces surfaces contournées l’eau, qui se trouvait en vapeur dans l’air chaud, se change en dentelles liquides, aussitôt gelées, qui s’accrochent à d’autres et tombent selon le poids et le volume, sans aucun droit à l’existence, ni sans égards d’aucune sorte. Ici rien ne veut rien ; tout est égal. Selon ce qui l’environne, la parcelle liquide se condense ou s’évapore, tombe ou s’élève. À ce spectacle l’entendement s’éveille, déchire les lois d’apparence, et découvre la loi.

 

Portrait de Volaire, Atelier de Nicolas de Largillière: portrai _de Voltaire,
détail (musée Carnavalet).

 

Voltaire vivait selon les lois de l’apparence lorsque, vers le milieu de ce siècle-là, et par le frottement de l’existence sans dessein, tout d’un coup la ville de Lisbonne fut abattue comme un château de dominos, et là-dessous dix mille créatures humaines indifféremment écrasées, le meilleur et le pire selon la même loi des pressions et des résistances, aussi variée en ses effets que cette neige tourbillonnante. Pangloss naquit. Candide est le poème de l’existence fortuite, poème amer et durable. La Henriade était déjà morte, fade poésie selon l’idée. L’Iliade a vécu au contraire et vivra par ce tableau de la nécessité extérieure. « Les générations des hommes sont comme les feuilles des arbres. » « Les Troyens s’élevèrent comme une tempête de paille et de poussière à la rencontre de deux vents. » Ici la comparaison n’est pas un jeu. Voltaire, laissant ce qui n’était plus que jeu, a livré au vent une poussière d’honnêtes gens, de voleurs et de rois ; et c’est Candide.

Grande chose. Voltaire n’a pu porter l’idée ; mais du moins il l’a formée. Voltaire n’était ordinairement que raison ; il suivait et adorait Newton en ces majestueuses lois, qui ne sont au vrai que des abrégés. Il n’en savait pas assez pour ramener tout l’Univers des choses aux frottements, chocs et échanges d’une partie, aussi petite qu’on voudra, avec ses voisines, selon la mâle sagesse de Descartes. Encore bien moins aperçut-il que cette aveugle nécessité sommait l’homme de vouloir. Du moins il refusa un moment cette Raison d’État, masquée en Raison Universelle, et qui tue dix mille hommes pour le bien de l’ensemble. Ce jour-là il prit de l’humeur, et de l’humeur fit entendement. Œuvre mêlée ; œuvre d’homme.

12 janvier 1927

L’Émancipation, 25 janvier 1927 (XCVII)

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