Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Hegel

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J’ai toujours vu les Français s’enfuir devant Hegel, je devrais dire devant l’ombre de Hegel. Cette panique me semble peu naturelle ; car un homme pensant doit être capable de supporter n’importe quelle pensée. D’où vient donc que nos penseurs détalent comme des lièvres, seulement devant la Logique qui n’est qu’un tout petit morceau du système ? Une remarque m’a éclairé un peu ; vous suivrez l’idée si vous pouvez. Une catholique à chapelet, comme on en trouve chez nous, devant cette formule de Hegel, que « Jésus est à la fois véritablement dieu et véritablement homme », fut comme épouvantée à la pensée qu’un homme philosophant pouvait se dire assuré de cela. « Ce n’est plus croire », disait-elle. Un de nos philosophes réputés, de l’autre siècle, était intrépide à critiquer et à nier. Ce qu’il laissait de religion dans ses pensées n’était qu’un espoir ou un souhait, et par insuffisance de nos raisons. Le même homme allait à la messe tous les matins, avec un rat de cave pour lire l’office. La religion pratiquée était autre chose que la religion pensée, et même à une infinie distance, comme a voulu dire Pascal, qui ne croit pas qu’avoir trouvé quelque forte preuve de l’existence de Dieu, cela serve beaucoup pour le salut.

Hegel se jette dans la nature ; il prend au corps les Ægipans ; il éprouve les dieux de la terre et du sang, comme il dit. Il ne les juge point tout à fait comme de faux dieux ; ce n’est qu’un commencement. L’animal des Égyptiens est un dieu manqué ; mais la statue d’Horus parle encore à l’esprit. Le Dieu grec nous nettoie de cette bourbe. Il y a loin de l’animal stupide et borné dans sa coutume à l’athlète maître de soi, et dont l’esprit est comme répandu jusque dans le moindre muscle. Cette paix de l’athlète, puissante paix, est adorée en Jupiter, Apollon, Mercure. Tel est le modèle de 1’homme, non plus l’épervier, le loup, ou le crocodile, redoutables énigmes, mais l’homme roi, l’homme gouvernant et gouverné, selon la puissance et l’ordre. Alexandre et César ont fait marcher ce dieu sur la terre. L’anthropomorphisme n’était pas une erreur. Si l’esprit absolu transparaît dans les formes vivantes, comme un naufragé qui surnage un moment et de nouveau descend aux profondeurs, il est clair que ce même esprit s’exprime mieux déjà dans un sage roi. Ainsi en passant des religions sauvages à la religion grecque, l’homme a appris beaucoup. Les œuvres de l’art en témoignent, par cette forme humaine et surhumaine dont le puissant repos nous émerveille encore maintenant.

Était-ce fini ? L’histoire nous montre que ce n’était pas fini. La révolution chrétienne signifie une valeur plus haute que la beauté de la forme humaine. Disons, pour abréger, l’infini de l’âme, et l’appétit de mourir à soi pour revivre ; secrets qu’exprime déjà la peinture, et mieux encore la musique, et mieux encore la poésie. Beethoven est beau d’une autre manière que Jupiter ou Hermès ; on peut bien dire aussi que, d’une certaine manière, le sublime a tué le beau. Et comme Jupiter n’a paru qu’une fois, mais éternel dans son ordre, ainsi dans l’autre ordre Jésus n’a paru qu’une fois pour toujours ; et il est vrai absolument que cette mort de la forme extérieure a tué l’art de la forme et peut-être tous les arts, désormais subordonnés et même niés devant la destinée de l’esprit libre. J’essaie de résumer exactement, afin qu’il paraisse dans ces lignes, comme dans une fresque à demi effacée, quelque chose de l’histoire réelle et des révolutions réelles, évidemment non encore développées. Si notre vieille politique entrevoit quelque chose de cela, je devine qu’elle va se détourner avec horreur. Car il faut de la religion certes ; et, comme disait le Romain, on peut réserver un autel à tout dieu nouveau, pourvu qu’il ressemble à César. Il est admirable que le Christianisme ait été si tranquillement digéré par l’ordre armé. Et disons que le Christianisme est un idéal, un objet de prière, et une consolation pour les affligés. Mais dire que c’est vrai, essayer de penser que c’est vrai et presque y réussir, c’est en vérité sacrilège. Avec mes actions, et mes coupons, et mon traitement, et mon plumet, et mon chapelet, et mon bénitier, le dernier mot était dit. Doucement, philosophe, il y a des porcelaines dans la maison.

 

27 décembre 1932

Libres Propos, Nouvelle série, Sixième Année, n°1, janvier 1932 (II)

1935 SE XXXVI « Hegel »