Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La fonction de chef ne relève pas de la compétence

L’administration, par sa nature, choisit et élève les diplomates, non les savants. Tout administrateur doit être prometteur, conciliateur, pacificateur. Les colères, les envies, les rivalités, les compétitions, les intrigues, les dénonciations, voilà sa matière propre. Il n’y a pas ici de spécialités; il faut savoir la mécanique humaine. Ainsi ce n’est pas la science juridique qui fait un bon préfet; ni la science des phénomènes électriques qui fait un bon directeur des télégraphes; ni la science des annuités et des risques qui fait un bon directeur de la mutualité; ni la science des transports qui fait un bon directeur des chemins de fer; ni la science des courants et des remous qui fait un bon directeur de la navigation fluviale; ni la science des pierres, des mortiers, des bétons, qui fait un bon directeur des ponts et chaussées; ni la science de la peinture, de la sculpture, du théâtre, qui fait un bon directeur des beaux-arts. Ces sciences conviennent à de petits ingénieurs sans avenir, ou à de petits chefs de bureau, ou à de petits agents voyers, ou à de petits habilleurs ou metteurs en scène. Dès que l’on s’élève, on règne sur des hommes, non sur des choses, et l’on a à considérer non pas les lois des choses, mais la marche des passions. Voilà ce que signifie la formule connue :  « C’est un bon technicien, mais ce n’est pas un bon administrateur. »

Je lisais récemment qu’un grand inventeur des télégraphes venait de mourir, avec une toute petite retraite. Je me demandai au premier moment: « Comment n’était-il pas chef de service? » La réponse est aisée à trouver. Il savait le télégraphe, non les passions. Comment aurait-il pu recevoir des solliciteurs, deviner ce qu’ils ne disaient pas, apercevoir leurs desseins cachés, peser leur ambition; reconstruire leur ménage, évaluer leurs dettes, flairer leurs alliances, leurs cousinages, et jusqu’aux protecteurs de leurs femmes; et en même temps se cacher à eux, dissimuler, feindre un vif intérêt pour les choses de peu, accueillir d’un air glacé les révélations inattendues; parler enfin pour ne rien dire, insinuer et nier, laisser entendre et ne rien faire entendre, user la faim de l’adversaire en lui jetant des possibles inextricables; le renvoyer content et mécontent, irrité pour de nouveaux griefs, et oublieux des anciens; et en somme opposer une passion à une autre, et coupler les désirs comme des chiens, afin de les tenir sans tirer trop sur la corde? Tout cet art n’a aucun rapport avec la connaissance des courants électriques et des signaux distincts courant en même temps sur le même fil. Je dis même que les deux sciences ne vont guère ensemble. Car l’inventeur est un ingénu, qui pense tout haut; ses idées sont plus fortes que lui. Au contraire, à vouloir faire taire les idées, on les endort.

 

Une salle des opérateurs télégraphiques à Paris dans les années 1860-1870, gravure extraite de Louis Figuier, « les merveilles de la science »

 

Le vrai diplomate est celui qui ne pense rien. De là un choix inévitable des médiocres pour la plus haute direction; je dis des médiocres dans la science même. Par exemple, je suis sûr que le directeur des télégraphes est médiocre en science télégraphique; le directeur de navigation médiocre en science hydraulique; le directeur de l’Observatoire, médiocre en science astronomique; le directeur de la mutualité, médiocre en science économique. Mais tous sont supérieurs dans l’art de tromper. Le technicien reste au second rang, heureux encore s’il y arrive. De là l’incompétence des chefs, en toute chose, et l’impuissance des services techniques, en toute chose, excepté à faire oublier leur impuissance et leur incompétence; à quoi ils s’entendent merveilleusement.

8 janvier 1911

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