Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Quand les femmes voteront

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Il est difficile de savoir ce que le suffrage des femmes don­nera chez nous. Ceux qui redoutent les premiers effets d’une ré­forme de ce genre n’ont peut-être pas assez réfléchi sur la véri­ta­ble puissance des électeurs, laquelle se définit, je crois, plutôt par la résistance aux pouvoirs que par l’action réformatrice. Dans tou­te société, il s’exerce, par le jeu des passions, une espèce de con­centration du pouvoir sur lui-même qui conduit naturellement à la tyrannie. Car il est impossible que les puissants n’aient pas de passions et n’aiment pas passionnément leur propre puissance. Tout diplomate aime ses projets ; tout préfet de police aime l’or­dre ; tout chef de bureau travaille à étendre son droit de contrôle et ses prérogatives ; et, comme tous sont complices en cela, il se for­me bientôt un État gouvernant qui a ses maximes et ses mé­thodes, et qui gouverne pour sa propre puissance. En somme l’a­bus de pouvoir est un fruit naturel du pouvoir. D’où il résulte que tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude. Beau­coup disent que l’important est d’avancer ; je crois plutôt que l’important est de ne pas reculer. Je connais un pen­seur ori­gi­nal qui se déclare partisan de la « Révolution diffuse et perma­nen­te » ; cette formule nuageuse enferme une grande vérité. L’impor­tant est de construire chaque jour une petite barricade, ou, si l’on veut, de traduire tous les jours quelque roi devant le tribunal popu­laire. Disons encore qu’en empêchant chaque jour d’ajouter une pierre à la Bastille, on s’épargne la peine de la démolir.

À ce point de vue, le Suffrage Universel a une signification ex­trêmement claire. Le seul fait qu’on élit un député monarchiste est mortel pour la monarchie. Encore bien plus, si le député est ré­publicain ; mais, en vérité, il n’y a pas tant de différence de l’un à l’autre. Tout électeur, par cela seul qu’il met un bulletin dans l’ur­ne, affirme contre les puissances. Voter, c’est être radical. Et on peut dire, en ce sens, que la République a pour elle l’una­ni­mité des votants à chaque élection. En bref, la liberté meurt si el­le n’agit point ; mais elle vit dès qu’elle agit. Elle naît avec la pre­mière action. Le reste, les réformes, l’organisation so­ciale, les lois nouvelles, tout cela est déterminé beaucoup plus par les cir­cons­tances et les conditions du travail que par la vo­lonté des élec­teurs. Un roi absolu aurait sans doute institué la loi sur les ac­ci­dents du travail. Et tous les programmes depuis cin­quante ans ne nous ont pas donné l’impôt sur le revenu.

Les élections signifient souveraineté du peuple, et défiance à l’é­gard des rois, petits et grands. Quand les femmes voteront, leur vo­te signifiera par-dessus tout : République. Par cet acte, cha­cu­ne d’elles occupera un peu de terrain encore contre les puis­san­ces ; chacune d’elles sera investie de la puissance politique ; les puis­sances en seront diminuées et la République en sera mieux as­si­se. Voter pour le roi et le curé, c’est encore voter contre eux. Les jésuites l’ont bien vu quand ils ont repoussé les cultuelles.

6 janvier 1910