Ce n’est pas la première fois, c’est bien la troisième que l’oligarchie se reforme chez nous et s’organise. Toujours les pouvoirs se reconstituent, par leur fonction même. Un riche banquier a plus d’importance dans la vie publique qu’un pauvre homme qui travaille de ses mains ; aucune constitution n’y peut rien. De même vous n’empêcherez pas que le haut commandement de l’armée se recrute lui-même, et élimine ceux qui sont restés plébéiens. Enfin dans les bureaux nous voyons que les mêmes forces agissent. Cherchez bien parmi les puissants directeurs, vous n’en trouverez guère qui ne soient parents ou alliés de la haute banque, ou de l’aristocratie militaire ; et vous n’en trouverez sans doute pas un qui n’ait donné des gages à l’oligarchie. Enfin, si l’on veut participer au pouvoir, il faut, de toute façon, vénérer les pouvoirs, c’est-à-dire rendre des services, entrer dans le grand jeu, donner des gages.
Je connais un sous-directeur qui est bien parti pour rester toujours au second rang. Homme de science profonde et de travail obstiné ; mais on a bien deviné en lui cette espèce de sauvagerie qu’on appelle la liberté du jugement ; cela se paie. Et ainsi se forme une Cour, même sans roi. Il est assez naturel que ceux qui ont sacrifié à l’ambition l’amour de la liberté pour eux-mêmes, ne se soucient guère de la liberté des autres. Ils n’y pensent jamais ; ils ne pensent qu’au pouvoir. Et ce pouvoir, dont ils espèrent une part, ils ne le trouvent jamais assez fort. Un chambellan ne jugera jamais que le pouvoir du roi est trop absolu, car il le prend comme absolu ; il n’a donc rien à perdre, et il a tout à gagner, si l’arbitraire s’étend et si le contrôle se relâche.
On dit que les places sont données au mérite, et ce n’est pas entièrement faux. Seulement, pour ce travail assez facile, et seulement long à apprendre, qu’est le travail administratif, nous avons des hommes de mérite plus qu’il n’en faut, et équivalents. Quelle différence trouverez-vous pour les finances entre le premier et le vingtième de Polytechnique, s’ils s’appliquent tous deux au métier ? Qu’est-ce qui permettra de choisir ? Un riche mariage, de puissantes alliances, des amis influents, l’art d’intriguer, l’art de flatter, l’art de ménager. Aussi, pour parler le langage populaire, qui est sans nuances, neuf fois sur dix le plus réactionnaire des deux sera préféré. Partout le jacobin, homme à principes, et inflexible, est redouté, même d’un jacobin devenu ministre ; car quiconque est chef a besoin d’instruments dociles, surtout qui semblent dociles. Ainsi l’ambitieux et l’intrigant sans scrupules avancent par tous les vents ; l’homme à principes reste dans les postes subalternes. Ainsi il s’exerce autour du pouvoir des espèces de groupements moléculaires et finalement une cristallisation presque impossible à dissoudre. Le mal augmente avec les années, et selon une marche accélérée, car le corps oligarchique choisit de mieux en mieux à mesure qu’il est plus fort. L’électeur qui perd son courage et ses espérances est un homme qui n’a pas bien mesuré ces forces-là.
3 juin 1914
