Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Gestes

Lecture audio au bas de cette page  🎧

Comme on ne peut penser « i » quand on a la bouche ouverte, ainsi on ne peut être en colère lorsque l’on tend sa main lar­gement ouverte, la paume tournée vers le haut ; si la colère n’est pas nettoyée aussitôt, c’est que le geste est mal fait. Les gestes de nos mains traduisent nos humeurs, nos adhésions, nos refus, nos défiances, et jusqu’au détail, comme chacun a pu observer ; en re­vanche qui tourne la main seulement change un peu ses humeurs et ses opinions, et très aisément, si ses opinions ne sont qu’humeur. Amusez-vous à mimer des opinions d’un moment, comme font les avocats ; tendez les deux mains en les ouvrant, comme pour rece­voir ; vous voilà prêt à tout entendre ; que votre adversaire vous instruise s’il peut ; et même vous lui direz merci ; voilà un homme conciliant. Mais tournez vivement la main, la paume vers le public ; c’est un autre homme qui va parler, et qui a son opinion faite ; il ne remettra pas en question ce qui est plus clair que la lumière du jour. Ces gestes sont de gymnastique et presque de danse ; ils modèrent la violence des pensées en même temps qu’ils en chan­gent le cours. Un haussement d’épaules nous remue plus profond, déliant les puissants muscles qui s’attachent au thorax, et délivrant le cœur. Mais songez à ces gestes de tout le corps, dont le specta­teur n’aperçoit que quelques effets. Plus vite que la main ne tourne, pour un bruit, pour l’ombre d’un oiseau, toute la masse musculaire, et presque sans un mouvement, est comme retournée et orientée vers d’autres fins, ou désunie, ou brusquement raidie, ce qui détourne les ondes de sang, chauffe les entrailles, arrête le souf­fle. Sur cet océan de muscles flottent nos opinions, faibles barques.

Je disais un jour à un garçonnet qui s’était montré rebelle et qui venait d’être mis à la raison par de vifs reproches ; « Plus tard tu auras des enfants ; tu verras qu’ils ne sont pas toujours faciles à gou­verner ». Le petit paquet de muscles tourna vers moi des yeux fixes, comme s’il faisait effort pour réfléchir, et dit : « Oh bien, mes enfants, je les battrai ». Ce n’était point du tout une pensée, mais plutôt la réponse de l’humeur irritée. Je ne penserai pas autre chose de ces opinions de guerre, et aussi bien des miennes, qui se suivaient selon les mouvements de l’humeur. Et encore maintenant, autour de ce tison de guerre qui ne veut point s’éteindre, l’humeur improvise, menaçant et maudissant de Berlin à Londres, et même par-dessus l’Atlantique, tantôt sombre, et l’instant d’après gogue­narde ; portée, dans le temps d’un éclair, à agir, à résister et à lais­ser faire ; car le corps humain se tend, se détend et se retourne selon ses lois, redressant une erreur par une autre, ce qui ne conduit à rien. Trop d’humeur ; guerre contre soi.

Ceux qui entendent trop de musique, ou trop nouvelle, sont sou­vent livrés aussi aux improvisations de l’humeur. Il n’est pas facile de juger lorsque l’on a l’esprit tiré à quatre orchestres ; en revanche il est bientôt fait de bondir d’impatience sous cette pluie de sons ; d’où l’on prononce : « Voilà qui n’est rien », ou « Piquant, rustique, vigoureux » ; très savant, mal écrit, sublime, plat, voilà ce que l’on entend dire ; et les gens décident ainsi ou autrement selon qu’ils ont la main tournée, qu’ils sont bien ou mal assis, ou seulement qu’ils sont fatigués d’admirer, ou fatigués de s’ennuyer ; car il faut que le corps humain se repose d’une attitude par une autre. Un bon musicien, qui ne s’était pas assez défié des musiciens, disait un soir, après le cinquantième concert de la saison : « Je ne sais plus ce qui est beau ni ce qui est laid ; tout vient au gris et à l’ennuyeux ». Dont le remède est connu ; il faut faire une saison de belles œuvres ; seulement de belles œuvres, connues, éprouvées, élevées par la commune admiration ; ce qui délivre de choisir et remet l’homme en humaine attitude. Et de même, contre l’humeur pensante, revenir aux œuvres éprouvées ; qui délivrent de choisir et nous laissent penser. Gymnastique contre la vraie guerre, qui est en nous. L’Iliade aussi bien.

 

13 Mai 1921 (LP)

Libres Propos, Première série, Première année, n°7, 21 mai 1921