L’Iliade est une grande chose ; aucune épopée n’en approche ; mais on ne voit point d’abord pourquoi. C’est qu’on y trouve le vrai de la guerre, que nul poète depuis n’a contemplé directement. Que le massacre, les blessures, les souffrances y soient à vif, c’est déjà beaucoup ; et jusqu’à cette atroce odeur ; car on voit plusieurs fois que des guerriers cherchent quelque lieu, pour délibérer, qui ne soit point souillé et empesté de cadavres. Les chiens, les oiseaux de proie, les mouches, les vers, s’agitent sur ces tristes restes ; et il est bien plaisant de voir que les anciennes traductions, qui choisissent toujours le mot noble et de bonne compagnie, n’arrivent point à affaiblir trop ces violentes peintures. Je n’oublie pas non plus cette vérité des passions, que le merveilleux n’altère point. Il est profondément vrai que les causes extérieures, soleil, poussière, pluie, faim, fatigue, expliquent entièrement ces despotiques mouvements de l’humeur qui sont les sentiments en cette vie emportée ; et c’est ce que signifient ces dieux proprement épiques, forces élémentaires, en leurs caprices d’apparence, toujours soumis finalement au destin. Je crois que les épopées d’imitation périssent, ou tout au moins languissent, par cette grâce qu’on y veut conserver, par ces vertus et ces desseins qu’on y veut peindre. Les hommes de l’Iliade se battent par une fureur désespérée qu’ils expriment fortement : « Nous mourrons tous ici ; et pourquoi ? » Voilà leur refrain. « De toutes les espèces qui rampent sur la terre, l’espèce humaine est la plus malheureuse ».
La raison éclaire l’événement ; elle ne le change point. Quelquefois, réfléchissant sur ce prétexte de reprendre Hélène, ils concluent sagement une trêve, et préparent la paix. Mais quelque perfidie conseillée par les dieux ranime la bataille. Et cela signifie que les forces extérieures secouent les hommes comme des pailles légères dans le vent. C’est ce que signifient aussi ces fortes comparaisons, si vainement imitées depuis. Bref, s’il s’agit de sauver ou de fonder, ce n’est plus épopée. Ici l’on détruit et l’on se détruit, et on le sait. L’homme est alors comme le plus redoutable des éléments. Il s’enivre alors de nuire et de se nuire ; et quelquefois il s’arrête, contemple cela même, et en prend son parti. Tel est le moment sublime, et le vrai de l’homme dans la guerre. Tel est Achille, quand son divin cheval, les naseaux près de terre, parle, et annonce que son maître aussi aura courte destinée. « Il n’importe. De cela aussi je me venge ». Mais, encore mieux ; au dessus de cette force irritée, la raison verse ses clartés froides. Cette vue sur le destin est ce qui précipite. Tragédie essentielle, mère de toutes.
Cela n’a été dit qu’une fois. La leçon était encore fraîche, vivante, présente aux esprits, lorsque Socrate, secouant la tête, disait que la puissance de tuer, qu’on admire dans le tyran, n’est pas grand-chose, qu’elle ressemble bien plutôt à une sorte de folie. Quoi de plus puissant qu’un fou ? Toutefois non. Qui voudrait de tous les biens du monde, au prix d’être fou ? Donc, gouverne-toi premièrement selon la paix. Cette remarque fut le commencement d’une sagesse que la révolution chrétienne a développée. Mais aussi ne nous laissons point détourner de cette grande idée que le salut individuel assure la paix à tous. Au lieu que ces grands corps des sociétés, à la tête petite, en sont encore à consulter leurs propres tressaillements d’entrailles comme des oracles, et, par une raison qui ne sait que prévoir le pire, accomplissent leur plus grand malheur, annonçant lucidement qu’elles seront folles et désespérées tout à l’heure. Ce qui pourtant ne serait point possible si chacun se refusait à ce genre de folie.
Libres Propos, Nouvelle Série, Première année, n°3, 20 mai 1927 (XVI)
Propos de littérature, XVIII
