Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Chercher les vraies causes

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Dans le temps où le soleil triomphe des nuages et réveille passion et folie, il est bon de comprendre que la pensée est égale en tous. Si l’on savait reconnaître l’humanité dans son histoire, on serait déjà plus près de comprendre ces accès de colère homicide, qui sans doute expriment comme par métaphore, quelque système théologique ou métaphysique. Il y eut partout sur la terre des apparitions, des maléfices, des envoûtements, des sacrifices humains ; il y eut des auspices et des aruspices, et des chevreaux sacrifiés aux sources, aux nuages orageux, aux forces printanières. En quoi il faut pourtant arriver à reconnaître les mêmes pensées qu’en un Descartes, mais mal ordonnées. Il est clair que les populations sauvages pensent intrépidement. Des milliers d’hommes ont cru que si une pierre vient frapper l’ombre d’un homme par terre, elle blesse l’homme. Ce n’est certainement pas l’expérience qui a conduit à cette étrange doctrine, mais plutôt une fausse conception de l’ombre, considérée comme un double impalpable de chacun, et comme une sorte d’âme. D’où vient que beaucoup de peuples équatoriens pensent qu’il est très mauvais de s’exposer au soleil de midi, parce qu’alors l’ombre étant presque nulle, il est clair que l’âme est en train de mourir ; et il est bon de remarquer que tout n’est pas faux en cette pratique, car ce grand soleil est redoutable de plus d’une manière, mais non pas comme ils croient. Il n’y avait qu’un remède à ces conceptions fantastiques, qui était de concevoir l’ombre par ses vraies causes, qui dépendent de géométrie et d’optique ; mais on voit aussi que le remède était bien loin du mal, et n’y ressemblait guère ; et c’est moi que le sauvage jugera fou si, pour guérir mon ombre offensée, je prends Euclide. Ces hommes naïfs sont travaillés et accablés par l’idée que tout est lié à tout en ce vaste monde ; idée puissante, source de toute connaissance vraie, mais source d’abord de toute erreur, comme l’astrologie le fait voir ; car il est vrai que notre existence est liée aux phénomènes célestes, mais non pas également à tous, et non pas comme ils croient.

Cette charge de penser accable, et bientôt irrite. Chacun de nous présentement porte le poids de l’Europe, de la famine russe, des traités, des invasions ; il ne peut ordonner ce monde instable, que le· moindre jugement transforme au cours de ses incohérentes rêveries. J’observais il n’y a pas longtemps un homme bavard qui voulait expliquer ces choses à d’autres ; il n’y avait de clair dans son discours et dans ses gestes qu’une fureur homicide qui s’exprimait en des formules académiciennes ; il n’apercevait point d’autre solution que des sacrifices humains par milliers et par millions ; il était prêt sans doute à y jeter son propre fils ; et tout cela, selon mon opinion, par cette ardeur de vouloir penser tant d’objets à la fois, et par cette colère d’Atlas pensant, qui porte un monde non point sur ses épaules, mais dans sa tête et dans tout son corps. Toutefois cet homme pouvait s’exprimer et se croyait compris, ce qui fit que ses gestes meurtriers ne tuèrent personne.

La fureur sacrée des Sibylles est plus près de nos passions que nous ne voulons le croire. Ces convulsions exprimaient une pensée totale, et assurément vraie ; car le monde entier et l’avenir prochain, chacun de nous le porte ; mais la raison doit faire un long détour pour en parler en bon ordre et comme il faut. À quoi travaillait Thalès, mesurant la grande Pyramide par l’ombre. Mais Bucéphale avait peur de son ombre ; image, en ses mouvements redoutables, de ces âmes intempérantes qui veulent donner une égale attention à tout et tout exprimer en un seul geste. Et le sabot de Bucéphale n’avait nul égard pour aucune tête, et je dis même pour celle d’Aristote, s’il l’avait rencontrée.

Libres Propos, Première série, Deuxième année, n°5, 10 juin 1922