Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Si vous vivez en chien, il est natu­rel que vous pensiez en chien

On se tire quelquefois d’affaire, au sujet des danses impu­di­ques et choses du même genre, en disant que tout ce qui est natu­rel est bon, et que les effets malsains de la nudité viennent d’une mau­vaise morale ecclésiastique, qui a voulu comprimer et muti­ler la nature. Je veux bien avouer qu’il y a une pudeur trouble, qui donne plus de prix au péché. Mais, quand on sera délivré des idées confuses, il restera encore un problème, que l’on peut poser en termes très clairs.

Il est hors de doute que le désir sexuel est le plus puissant peut-être, très puissant certainement, contre la raison. C’est par là que Samson ou Hercule, dans tous les temps, perd la direction de lui-même, et devient complice d’injustices. Peu de ministres sont capables de résister aux prières d’une belle femme. Et l’amour-passion est, comme on sait, une étrange folie qui explique la plu­part des injustices, et peut-être les explique toutes. Pourquoi tout ce luxe, sinon pour une femme longtemps désirée et poursuivie ? Le luxe est sans fin et sans mesure dès qu’il s’agit, non plus d’en jouir, mais de l’offrir à une divinité de l’Opéra comme une es­pèce de sacrifice. De là des désordres dans la production des biens ; de là une humiliation de l’homme supérieur, humiliation pire que tous les désordres, car il renonce alors à lui-même et exile ses plus nobles volontés. Par ce côté, la chasteté, j’entends la puis­sance de la raison sur les désirs, est liée étroitement à la justice.

 

Alberto Giacometti (1901-1966) : le chien, 1951

 

Encore autrement, et peut-être plus étroitement. L’abus des plaisirs de la chair multiplie les désirs et produit enfin, comme l’ivresse, une sorte de paresse et de somnolence. Aux yeux du mé­­decin, le souteneur n’est autre chose qu’un homme qui abuse des plaisirs de l’amour, ce qui le jette dans une paresse invin­cible. Le même effet se remarque chez ceux qui pensent trop au corps de la femme. Seulement, s’ils sont magistrats, adminis­tra­teurs, mi­nistres ou législateurs, ils ne sont pas condamnés pour cela à vivre de ressources inavouables ; ils font tout de même leur mé­tier ; ils délibèrent, ils discutent, ils signent, mais sans cou­rage ; ils touchent à tout et ne saisissent rien ; leur intelli­gence a encore de l’adresse, de la grâce, une vivacité par éclairs, mais elle est sans force ; c’est un hébétement correct. Nous les choisissons bien ; mais, par les gens qu’ils voient, par les récréa­tions qu’ils se donnent, par ce mélange d’art et de débauche qui prétend les éveiller, les affiner, les cultiver, ils deviennent gâteux à l’in­té­rieur. De là tant de travaux stériles, tant de projets, tant de pro­gram­mes, et cette sagesse sans ressort qui renvoie tout au len­demain. Les civilisations brillantes risquent de périr par la volup­té. Que la musique, les danses, la peinture, la sculpture, la poésie embel­lissent la chose, cela n’atténue pas le mal ; le poison n’en est que plus doux à prendre.

C’est pourquoi nous ne devons pas nous fier trop ingénument à la Nature. Tout est naturel. Si vous avez trop bu, il est naturel que vous marchiez de travers. Si vous vivez en chien, il est natu­rel que vous pensiez en chien. Comme on fait la Science, par vo­lon­té et discipline, ainsi il faut faire les bonnes mœurs, par vo­lonté et discipline, et montrer le péril aux jeunes, qui tirent sou­vent de toutes leurs forces sur l’injustice avant d’en avoir déterré toutes les racines.

5 janvier 1911

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