Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le bègue et le sourd

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Le bègue et le sourd se disputeront les suffrages. Lequel des deux aura l’honneur de parler au monde en notre nom, je ne sais. Les dons naturels en l’un et en l’autre se balancent à peu près. L’art de persuader, de rallier, d’entraîner est le même dans les deux, par des causes bien différentes, mais qui vont aux mêmes effets.

Le sourd a pour lui cet appétit de parler sans arrêt qui est naturel aux sourds. Être long est une force méprisable, mais qui finit par donner la victoire à l’orateur, comme le nombre la donne aux armées. N’importe quel exposé peut être court. Celui qui n’a pas l’habitude des débats politiques s’étonne d’un discours de trois heures ; c’est pourtant le moins. Cet art de n’en pas finir, et ce courage surtout de n’en pas finir, sont de métier pour l’orateur ; il n’est donc pas besoin d’être sourd pour être long. Mais encore la faiblesse d’un homme de gouvernement c’est de saisir quelquefois dans les paroles d’un contradicteur une idée neuve et non encore examinée ; car la bonne foi est fort commune ; et elle a perdu les empires. L’homme qui entend, c’est de là que vient entendement, est sujet à penser comme l’autre et à changer de parti dans le temps d’une phrase ; Socrate le savait bien ; Socrate tendait le beau piège du discours, excellant à faire entendre en de vieilles paroles un son tout neuf, un son à réveiller les morts. Il fallait être Gorgias, et, de plus, vieux, pour jouer ce jeu sans trouble, et pousser une pièce contre une autre. Les jeunes s’animaient, s’élançaient, rompaient leurs propres phalanges d’idées. Les effets de cette victoire se font sentir encore ; mais Socrate ne pouvait rien devant un sourd. C’est beaucoup de mépriser le contradicteur, mais c’est encore mieux de l’ignorer. Le sourd est comme ces seigneurs à la forte armure, qui ne sentaient même pas les coups. À la fin de ces discussions tournoyantes, au moment où personne ne trouve plus sa pensée, le sourd est tout frais ; il arrive à la fin de la bataille avec des troupes intactes ; il répète ce qu’il a toujours dit, et même il tire gloire de n’avoir point changé et de ne jamais changer. Cela fait impression. Ses propositions sont comme des bouées qui surnagent ; tous les esprits naufragés s’y accrochent.

Le contradicteur est naïf ; nous le sommes tous. Un bon argument, ou jugé tel, n’a pas seulement pour fin de toucher la foule des spectateurs ; il veut toucher l’adversaire ; il veut en obtenir un commencement d’aveu, ou au moins un mouvement de surprise ; et le spectateur regarde aussi à ce visage, qui peut-être va marquer l’hésitation et la fuite ; de même qu’aux combats de boxe on ne cherche pas si un coup est habile, mais on observe les effets. Le sourd est de fer ; il ne marque jamais le coup. Il peut toujours sourire comme celui qui signifie : « Je sais d’avance ce que vous allez dire ; croyez-vous que je n’y aie pas pensé ? » Cela est de métier pour le sourd. Heureux les sourds d’oreille ! Mais qui ne sait qu’il y a des sourds d’esprit. J’en ai connu un qui était sociologue ; il vous regardait avec des yeux étonnés. Son oreille était bien touchée par les sons ; mais son esprit ne pouvait pas former une idée étrangère. Cet homme fut célèbre. On l’accepta tel qu’il était, par l’impossibilité reconnue d’y changer un cheveu.

Voici le bègue. Celui-là est encore une sorte de sourd, mais par l’attention forcenée qu’il porte aux mots qu’il va dire, et qui sont ses ennemis. Il se ramasse, il se prépare, il tremble tout. Cela fait une belle émotion ; comme devant un tour de force ; et quand le mauvais passage est franchi, quel applaudissement ! Les mains, d’abord écartées en attente, frappent d’elles-mêmes, célébrant la volonté à l’épreuve et enfin triomphante. Car le courage plaît ; et l’on sait que le bègue ne manque pas de courage. Or je ne suis point double, et quand j’applaudis, il faut bien que j’approuve ; et c’est à moi de m’arranger comme je pourrai de cette opinion du bègue, qui m’est lancée comme une balle. Mais applaudir ce n’est guère ; ce n’est que la fin et la récompense d’un travail. La contagion de l’homme à l’homme est si puissante qu’il faut que j’aide l’orateur bègue et que je tire sur son discours comme sur un câble ; ainsi je m’applique à deviner et à former la pensée du bègue ; et si nous sommes trois mille tirant et haletant, quel merveilleux concert des corps et des pensées ! J’ai surpris quelque chose du bègue dans plus d’un orateur ; et peut-être par ruse ; mais tout le monde n’est pas doué pour se jeter dans la folle entreprise d’une phrase à corps perdu. Heureux les bègues, car ils emportent la contradiction comme un fétu. Mais comptons aussi les esprits bègues, toujours en emportement devant la difficulté de penser. Ils y vont comme des taureaux. Cette colère des bègues exprime naturellement des sentiments guerriers ; et, comme de juste, nous serons chargés d’exécuter l’offensive bègue, à travers des fils de fer qui ne seront pas imaginaires. Il faut payer le spectacle. Toute la question est de savoir si nous aurons une politique bègue ou une politique sourde.

25 novembre 1931

Nouvelle Revue Française, 1er décembre 1931

Libres Propos, Nouvelle série, Cinquième Année, n°12, décembre 1931 (XCI)

SPS XXXIII, « Le bègue et le sourd »