par Thomas Gaschignard
Emma Becker, écrivaine française, s’est fait connaître en 2019 avec La Maison1, chronique de deux années de prostitution passées dans deux maisons closes berlinoises, qui fut un succès critique et de librairie.
Dans Le Mal joli2, récit à la première personne, paru en 2024, elle narre la relation clandestine d’une écrivaine mariée et mère de deux enfants avec un écrivain lui-même en couple. Dans le cadre de ce roman, elle fait part de son enthousiasme pour Alain et les Propos sur le bonheur.
Ce texte est une occasion remarquable pour renouer avec la conception qu’Alain se fait de la littérature, et montrer comment, de manière surprenante, Emma Becker s’inscrit dans les chemins ouverts par les Propos.
Pour Alain, la littérature donne un éclairage unique sur l’humanité: « Le beau étant le signe du vrai, et la première existence du vrai en chacun, c’est donc dans Molière, Shakespeare, Balzac que je connaîtrai l’homme, et non point dans quelque résumé de psychologie3. ». Or c’est bien ce qu’accomplit Le Mal joli, qui explore l’humanité d’une narratrice déterminée à « décrire les étapes de la passion –, quelque chose de vif, de fulgurant4. », en restant au plus près du sentiment amoureux, de la sexualité, du plaisir, des corps. Les scènes sexuelles frappent par leur style à la fois cru et d’une franchise presque candide.
Cependant, pour Emma Becker, et comme elle l’a déclaré dans une émission de France Culture « Le sexe est un réservoir poétique immense5. » et au sein du chaos amoureux, l’écriture devient lieu d’ancrage et de connaissance de soi : « Qu’a-t-on inventé de mieux qu’écrire pour se faire croire que l’on n’est pas complètement ballotté par l’existence6 ?. » En effet, « la littérature […] est la seule dimension où l’on soit entier, vraiment7. ». L’écriture naît d’un étonnement : « J’écris parce que je n’ai toujours pas compris, peut-être que je ne comprendrai jamais, comment le cœur peut supporter de telles joies, et des peines aussi abominables8. », étonnement auquel fait écho la formule d’Alain :« Le besoin d’écrire est une curiosité de savoir ce qu’on trouvera9. »
Du printemps à l’automne, le lecteur découvre l’évolution d’une relation d’abord physique, puis sentimentale, et une confrontation de plus en plus difficile de cet état avec la vie d’épouse et de mère de la narratrice. Cette temporalité en trois saisons épouse la vision d’Alain : « L’art du romancier est sans doute de peindre de nouveau le temps et les âges. […] Ainsi, dans un vrai roman, nous partons pour un certain voyage, qui est voyage dans le temps10. »
Il y a donc un véritable dialogue littéraire avec Alain dans Le Mal joli. Il y a aussi, une référence directe à celui-ci lorsque le récit met en parallèle la quête du bonheur de la narratrice et sa lecture des Propos. Un passage éclaire son rapport à ces textes :
Et puis j’ai lu Alain et j’ai appris à regarder au loin.
J’avais feuilleté les Propos sur le bonheur en classe de seconde, à une époque où la philosophie me fascinait comme l’alchimie, un domaine de compétence réservé aux initiés. Un passage m’avait marquée, où Alain parle de la tristesse comme d’une maladie, ou de la nécessité de la considérer comme telle […].
Alain a une façon de tout ramener au corps, à l’exercice, qui rend à l’homme la responsabilité de son bonheur ; […] comme il le résume dans ce qui est peut-être, à mon sens, son plus beau propos : regarde au loin. J’ai cherché longtemps comment citer ce passage ; s’il est court, deux pages, c’est encore trop long. Et c’est le genre de texte qu’on ne peut pas couper, ce serait un crime, tout coule avec une telle fluidité. […]
Il me semble qu’Alain prête des mots simples à des vérités qui le sont tout autant, et qui crèvent tellement les yeux que personne ne penserait à les coucher sur le papier. […] Il faut regarder au loin. Et pas dans les livres, non, c’est encore trop près de nous. Les livres, c’est pourtant là qu’il s’exprime, mais tout, dans ces Propos, nous renvoie au monde, à la nature, à l’univers à qui nous appartenons. Le livre d’Alain est un tremplin d’où prendre notre élan vers tout ce qui n’est pas nous11.
Cette philosophie du bonheur est une pratique : « J’ai commencé à lire Alain à un moment où c’était soit ça, soit j’allais voir un psy, soit je perdais les pédales. L’intérêt des Propos, c’est qu’en période de crise intense, quand globalement tu ne peux parler à personne, lorsque tu te bats pour respirer normalement, tu peux en lire une page et d’un coup ça va mieux12. »
Si certains personnages du récit assimilent les Propos à du développement personnel, l’élan évoqué « vers tout ce qui n’est pas nous » s’en distingue nettement, en ce qu’il refuse l’introspection autocentrée au profit d’une ouverture vers l’universel humain et le monde.
Ainsi le récit d’Emma Becker apparait-il à la fois comme une exploration littéraire de la passion et, dans le compagnonnage avec Alain, comme une méditation philosophique sur le bonheur, la responsabilité, et la nécessité de s’élancer vers ce qui nous dépasse, faisant écho à ce passage des Cahiers de Lorient : « La pensée ne doit pas avoir d’autre chez soi que tout l’univers ; c’est là seulement qu’elle est libre et vraie. Hors de soi ! Au-dehors ! Le salut est dans la vérité et dans l’être13. »
[1] Becker, Emma. La Maison.. Flammarion, 2019.
[2] Becker, Emma. Le Mal joli. Albin Michel, 2024
[3] Alain, Libres Propos, Première Série, Première année, n°8, 28 mai 1921, https://philosophe-alain.fr/propos/une-bibliotheque/
[4] Becker, Emma, 2024, page 35
[5] Interview d’Emma Becker, du 8 août 2025, dans Les Midis de Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/ecrire-le-plaisir-emma-becker-myriam-sethom-2406685
[6] Becker, Emma, 2024, page 35
[7] Ibid., page 155
[8] Ibid., page 154
[9] Alain, Libres Propos, Nouvelle Série, Deuxième année, n°5, 20 mai 1928 (CXVI), https://philosophe-alain.fr/propos/repentir-et-remords
[10] Alain, Libres Propos, Première série, Troisième année, n°25, 22 mars 1924, figurant dans le second tome de la Pléiade, page 619
[11] Becker, Emma, 2024, page 124
[12] Ibid., page 276
[13] Alain, Cahiers de Lorient, tome 1, p 72, Gallimard, 1963 ; cité notamment dans : « Comte-Sponville, André. « L’existence et l’esprit selon Alain ». Bulletin de l’Association des Amis d’Alain, 1993″. https://philosophe-alain.fr/articles_sur_alain/andre-comte-sponville-lexistence-et-lesprit-selon-alain/
On trouvera le Propos auquel fait référence Emma Becker, ici : Regarde au loin
La photo d’Emma Becker, de 2024, est de Gérald Garitan