Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Crânes et mains

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Par ces journées chaudes, les petits d’homme sont portés pres­que nus dans les jardins publics. En cette forme de vermisseau, deux traits se marquent, le gros crâne et les mains artistes. Assurément il faut voir les ressemblances ; mais il faut que les res­semblances portent les différences. Il est bon de penser l’homme comme animal ; l’âme est un abstrait qui n’explique rien ; mais l’autre parti, qui nie l’âme, et qui veut penser toutes les formes sous la même idée, est un abstrait aussi, et qui ne diffère pas de l’âme métaphysi­que autant qu’on pourrait le croire. La vie, la nature, et le méca­nisme lui-même, sont encore des âmes à tout faire. Le génie de Darwin a ouvert une voie facile, suivant laquelle on retrouve aisé­ment cousinage et même descendance entre l’homme et les bêtes. Mais cette pensée ne mène pas loin. Selon mon opinion le regard darwinien saisit encore mieux les différences, devinant les raisons de la forme, jugeant cette combinaison équilibrée dont toutes les par­ties se tiennent et se répondent, et surtout reliant à la forme stable les actions d’abord, et ensuite les pensées. Car la grande affaire est de percevoir chaque être comme il est, et les idées ou hypothèses sont ici des moyens et outils.

Par exemple dire que l’homme ressemble au singe, c’est une idée fort abstraite, qu’il ne faut point laisser en cet état ; c’est faire un grand échafaudage, et ne rien bâtir. Quant à dire que l’homme descend du singe, cela ne mène nulle part. Le singe a des mains, il est vrai ; il en a même quatre ; cette ressemblance saisit, si seulement le singe épluche une noix. Mais je reviens à ce gros crâne de nos bébés ; aucun petit de singe n’a rien de pareil. Voilà donc le singe avec son savoir-faire, mais sans aucun pouvoir d’inventer. Ces quatre mains, rapportées à ce petit crâne, définissent l’imitation simies­que ; la ressemblance fait apparaître aussitôt l’immense différence. Et plus le singe imite l’homme, plus la différence se montre. ·

Un crâne important et des mains, cela définit l’homme assez bien. Mais un autre détail explique mieux les affections. D’après l’impor­tance des lobes du cerveau correspondants, le premier des sens qui explorent à distance c’est l’odorat pour le singe, et, pour l’homme, la vue. On pouvait le deviner par une réflexion et méditation suffi­sante ; car la vue saisit des relations d’après des plaisirs et des peines assez faibles, et ainsi se rapporte plutôt au crâne et au cerveau ; I’ odo­rat intéresse plus directement les viscères de respiration et de nutri­tion ; flairer c’est plus directement se sentir soi-même, et revenir à son propre estomac comme au principal objet. En d’autres termes on pourrait dire que les yeux expriment plutôt les passions, et que les ailes du nez expriment plutôt les émotions. C’est pourquoi Gœthe attachait tant de prix à cette pointe brillante du regard humain, et y guettait ces signes de théorie ou contemplation, sans lesquels il n’y a point d’homme, mais seulement un animal flairant, inquiet, menacé. Et c’est là qu’il regardait, de ses yeux assurés et presque immobiles qui faisaient dire à Heine : « Il n’y a que les Dieux pour regarder ainsi ».

Œil mobile, œil fuyant, c’est œil de voleur ; œil subordonné ; atten­tion toujours ramenée aux frontières du corps. La vue tremble en même temps que le corps. L’humeur fait danser toutes choses, qui n’ont alors de sens que d’après les mouvements immédiats de la vie. Il n’y a plus que deux gestes, prendre ou jeter. L’attention est voleuse seulement. Le geste humain est tout à fait autre ; en son plus beau mouvement il renonce à prendre ; il met la chose en place et la consi­dère ; tout est spectacle pour l’homme, et même son action. Non point doux par cela seul ; redoutable au contraire par cette activité ordon­natrice. On se bat en Silésie pour décider de ce qui se passera dans trente ans ; aussi ce ne sont point des batailles de singes. Non pas jeux de mains, mais jeux de crânes. Non point museaux flairants, mais regards perçants. Non en quête d’une proie, mais en quête d’un ordre.

31 Juillet 1921 (LP)

Libres Propos, Première année, Première série, n°19, 13 août 1921