Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Goethe

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Kant fut assurément une des plus fortes têtes que l’on ait connues. Mais Gœthe fut un penseur d’une autre qualité. Plus homme par les passions et par les folies de la jeunesse ; plus homme aussi par la fonction ; car il fut ministre, et sut faire sérieusement de petites choses, quoiqu’il restât bien au-dessus. D’où vient que le premier coupe ce monde en deux, promenant son être animal parmi ces apparences sensibles, et, par ce côté-là, presque automate, comme les bonnes femmes l’avaient remarqué ; cependant que sa pensée faisait d’autres promenades, et au contraire tout à fait libres, dans le monde des pures idées. Il faut appeler Utopie cette immense idée d’une autre vie, d’où nous sommes ramenés par la faim, la soif et les affaires de ce bas monde. En Gœthe, tout à l’opposé, on ne trouverait point de ces idées qui soient hors de lieu ; mais par toute sa pensée il touche à la terre ; il vit et il pense ; les deux ne sont qu’un.

Je suppose que le caractère de Kant redescendait toujours à l’humeur ; aussi veut-il appeler pathologique ce qui n’est point l’impartiale pensée. C’est pourquoi il exerce contre son frère infé­rieur cette morale inflexible et séparée. Un tel homme se corrige ; au lieu qu’un Gœthe se sauve. Sa pensée ne refuse pas la nature. Au contraire il la reprend, dans tout le sens de ce mot si fort. Aussi n’y a-t-il point dans cette existence, de ces épisodes mécaniques qui font dire que l’enfant n’a pas été élevé ; encore un beau mot. Il y a deux Grandeurs d’âme, l’une qui se sépare et l’autre qui revient. Marc-Aurèle ne méprisait pas son métier d’empereur ; mais, quoi­qu’il se tînt à la terre par là, il était encore moine en un sens, mépri­sant et coulant à fond tous les mouvements de son humeur. C’est proprement manquer de caractère. Quant à cet autre caractère que l’on reçoit de la fonction, des cérémonies et de l’action commune où l’on a sa place et son rôle, il faudrait le nommer Individualité, en vue de rappeler que c’est la Société qui détermine corrélativement l’individu. C’est un costume, à parler exactement, qui modère les actions à la manière du manteau de cour et de la chape ecclèsiastique. Goethe porta donc ce costume qui discipline si bien l’impatience, la timidité et même l’ennui.

L’individu n’est que la moitié d’un homme. Il faut appeler poésie, ou bien fantaisie, cette singularité de l’humeur, lorsque, sous le nom de caractère, elle est reçue parmi les pensées. L’imagination produit sans cesse des signes capricieux, comme sont ces folles liaisons d’une chose à une autre très différente, ou bien ces assonances, et ces rythmes aussi, qui sont d’abord comme des jeux de tambour. Le penseur abstrait tambourine ainsi de ses doigts et de tout son corps, mais il n’y fait pas attention ; le propre du poète est de faire musique et enfin pensée de tous les genres de tambourinage. Telle est la sauvage pensée, mais réelle et forte, d’où sont sorties toutes nos idées ; et la superstition consiste toujours à chercher un sens aux liaisons fortuites. Presque toujours cette pensée puérile reste au-dessous de la pensée. Il n’y a que le poète qui fasse le passage, accordant ensemble le plus fortuit et le plus raisonnable. Et l’inspiration n’est jamais qu’une confiance héroïque en la nature animale, comme si les mille bruits du monde et cette pluie du monde sur le corps ne faisaient qu’un avec la partie la plus raisonnable. D’où vient que la raison prend corps, et au rebours, que ce monde prend droit et beauté. La poésie ressemble donc d’une certaine manière à la folie prophétique des sibylles et des innocents ; mais c’est une folie sauvée. C’est une enfance sauvée. Le lent passage de la religion à la science, d’où toutes nos idées portent la marque, se fait ainsi en toute idée de poète. Du passé à l’avenir, le trait poétique décrit sa courbe et nous réconcilie au monde.

 

Libres Propos, Première série, Troisième année, n°25, 22 mars 1924