Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Il nous faut une aile gauche

Je voyais ces jours-ci de ces socialistes d’avant-garde, aux yeux desquels Jaurès représente la bourgeoisie conservatrice. Ce sont des hommes qui n’attendent rien du Parlement, qui ne votent point, et qui comptent sur la violence pour établir la justice. Il n’est pas facile de leur parler raison. Si l’on ne pose pas d’abord que la société bourgeoise est tout à fait pourrie, et que toute action qui n’est pas directe et par l’organisation syndicale est tout à fait ridicule, ils n’écoutent seulement pas. Je ne les en blâme point trop ; leurs idées sont un peu trop simples pour mon goût, mais la discipline et les vertus guerrières ont toujours quelque chose d’admirable ; et puis ce sont les fanatiques de la justice ; leur dieu est respectable.

Il nous faut une aile gauche. La raison toute seule ne remue rien ; c’est toujours quelque passion qui agit. En chacun de nous, je parle des républicains qui n’ont pas peur de la république, il y a un révolutionnaire qui serre les poings. Si la pensée républicaine ne commençait pas par une colère, nos idées pourraient bien être comprises et expliquées, elles ne seraient pas affirmées ; ce serait des discours élégants comme on n’en entend que trop. Il faut que le sentiment appuie un peu sur la plume ; il faut que la plèbe gronde en chacun ; sans quoi l’on s’adaptera trop vite, ou, si vous voulez, l’on s’endormira, car c’est tout un.

La Démocratie, sous ce rapport, ressemble au démocrate. Si elle n’est que cerveau, elle n’agira point ; et si elle n’agit point, elle cessera même bientôt de penser. La pensée commence toujours dans les bras, dans les jambes, et dans la poitrine. En bref, il faut des passions dans le corps social aussi. Ces gaillards dont je parlais, ce sont nos passions ; c’est d’eux que viennent l’éveil et le réveil.

Seulement, il faut suivre la comparaison. L’homme le plus fort est bien faible, s’il n’est que force. C’est par l’idée qu’il agit efficacement, non par la colère toute seule. Pareillement, dans la société, ce sont les idées qui sont la vraie force. S’il n’y avait à vouloir la justice que ceux qui sentent l’injustice au bout de leurs doigts, les tyrans auraient du bon temps, car le plus grand nombre, chez nous, vit passablement. Mais l’injustice touche les cerveaux aussi ; de là cette Révolution pacifique qui réveille et pousse les puissances. S’il n’y avait que nos batailleurs des syndicats, contre les ambitieux et les riches, la chose serait bientôt réglée, par sabre et fusillade ; car cette violence dont ils attendent tout n’est rien du tout, si l’on regarde bien ; Cayenne et Nouméa n’en ferait qu’une bouchée. Seulement il y a la masse des arbitres, qui, au lieu de frapper sans cérémonie, pense équitablement ces cris-là et cette violence-là, modère le cuirassier, retient la brigade centrale, et s’assure, avant de défendre l’ordre, que l’ordre vaut qu’on le défende. Ainsi nous sommes contre les réactionnaires, malgré leurs beaux compliments, et pour les révolutionnaires, malgré leurs injures.

Propos du 31 juillet 1910

 

Print Friendly, PDF & Email