Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La modestie

L’humilié est le même homme que l’orgueilleux ; cet homme est bridé et étranglé. La modestie au contraire est une force nue et prompte ; c’est le beau moment de l’homme ; et j’aime à la définir par un état des muscles ; oui, un état aisé et délié. Comme le maître d’escrime enseigne aux apprentis, qui ne le croient point, que le vrai moyen de frapper vite n’est pas de se tendre, mais au contraire de se détendre ; comme le maître de violon enseigne à l’apprenti, qui ne le croit point, que la main ne doit point serrer l’archet, si l’on veut conduire, étendre, élargir le son ; ainsi je veux enseigner à l’apprenti de n’importe quel savoir qu’il ne doit point se raidir ni s’étrangler par les signes de l’attention et du désir. Il ne me croira point ; et le maître de savoir non plus ne me croira point, lui qui serre la gorge, élève la voix, et bientôt crie dès qu’il veut former une idée.

C’est que ce n’est pas une petite science, ni facile que de savoir vouloir ; et presque tous commencent par serrer les dents, comme le chien. Ce n’est point qu’ils aient une adoration passionnée d’eux-mêmes, ou une jalousie, ou une féroce ambition ; ils le croient peut-être, et je pourrais le croire aussi de moi-même lorsque je suis entraîné à la colère. Mais ce n’est point par là que je dois me considérer, ni me juger, ni me redresser. Au contraire, c’est par gymnastique et musique, comme voulait Platon, que je me dois assouplir ; le repentir n’assouplit point. Le mal du repentir c’est que l’on pense beaucoup à soi. Colère contre colère ne gagne rien. C’est à moi de penser d’abord sans violence ;] et cela me détourne des amères pensées, qui sont toutes filles d’attention étranglée.

Je veux nommer attention déliée cette simple, libre et puissante modestie que l’on remarque dans les bons écoliers. Aussi mon avertissement n’est point : « Faites attention ; regardez-moi ; serrez les poings et mordez-vous les lèvres », mais au contraire : « Ne prétendez point ; laissez mûrir ; nous avons le temps ; sourions ; ne courons point. L’idée s’enfuit ? Elle reviendra, et nous la verrons alors au visage ». Et si j’étais maître de chant, je n’aurais même pas ce discours à faire ; je n’aurais qu’à écouter ; car la moindre envie de plaire fait une écorchure sur le son. Voilà par où j’ai compris pourquoi Platon prend la musique comme une gymnastique plus subtile et plus puissante.

La politesse est aussi un repos et une assurance sur ce que l’on doit dire et faire, qui exclut la timidité et la maladresse. Seulement la politesse ne vise à rien ; l’invention est proprement son ennemie ; au lieu que la modestie vise fort loin. Chacun a pu remarquer que la politesse détourne de penser ; non par la crainte des pensées mêmes, mais plutôt par la crainte de l’agitation laide et sotte qui est l’effet ordinaire des controverses. C’est seulement faute de modestie que la politesse va aux lieux communs. Ils disent qu’ils craignent les idées neuves et hardies ; mais je crois qu’ils craignent les passions et la mauvaise tenue ; non du peuple, mais d’eux-mêmes. Ils ne savent pas comment s’y prendre pour penser. Ainsi ils aiment mieux risquer de perdre dans une guerre tous leurs enfants mâles, mal lointain, que se jeter dans les chemins inconnus de la paix, mal prochain. La paix fait guerre, parce que la paix est neuve.

La modestie a donc raison de viser loin ; elle peut encore plus qu’elle ne croit. Ce sentiment juste ouvre aussitôt des perspectives sans fin, qui éveillent quelque chose de plus fort que l’espérance. Il suffit d’oublier un moment ce malheureux Moi, qui toujours mâche l’humiliation ; et c’est en déliant les muscles qu’on y arrive. Ainsi est assis le bon écolier à son banc, moins soucieux du vrai, du bien et du beau que de ses cahiers et de sa plume ; l’air distrait et peut-être même négligent ; peu soucieux de s’affirmer, de régner, d’imposer sa propre loi aux choses et aux gens ; mais l’esprit aussi vif qu’un jeune chat. Je veux dire qu’il guette l’idée comme un peloton de laine et prend ses mesures pour le faire rouler d’un bon coup de patte. Toute idée de culture est alors effacée ; il voit en Dieu sans dire merci. Je reconnais le modeste à ce bon sourire. Il ira loin, s’il garde la modestie.

 

5 décembre 1929

Libres Propos, Nouvelle Série, 3e année, n°12, 20 décembre 1929 (CCLXVIII)

1938 EH LXV « La modestie »