Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La morale, c’est bon pour les riches

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La morale, c’est bon pour les riches ! Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbi­traire, ni choix, ni délibération. Cer­taines vertus sont imposées ; d’autres sont impossi­bles. Aussi je hais ces bons conseils que le bienfai­teur donne aux misérables.

Les plus modérés veulent que les pauvres soient bien la­vés, parce que, disent-ils, l’eau ne coûte rien. Erreur ; l’eau coûte de la peine, et le savon coûte de l’argent. Il faut du temps aussi pour laver les mio­ches, et du temps pour laver les blouses et les culot­tes.

Il faut de l’ordre et de la prévoyance ; parbleu, oui ; qui en doute ? Mais il en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Co­mment voulez-vous que la sa­gesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent tous les jours comme la tête de l’hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez-vous cela ? Concevez-vous ce regard tou­jours porté sur un avenir noir ? Non ; c’est un cercle d’où l’on ne peut sortir ; insouciance nourrit misère ; misère nour­rit in­souciance.

Je connais une maîtresse d’école maternelle qui a sincère­ment essayé d’enseigner un peu de morale à ses petits ; mais les le­çons lui rentraient dans la bou­che. « Quel plaisir, mes pe­tits amis, d’avoir une maison propre et claire ! » Mais elle ren­con­trait le re­gard d’un ou deux mioches qui n’avaient pour fenê­tre qu’une ta­batière, et qu’une mansarde étroite pour trois lits.

« On doit changer son linge de corps une fois par semai­ne. » Hélas ! Elle savait bien que si on lavait la chemise de ce tout pe­tit, elle s’en irait en charpie. Les dangers de l’alcoo­lisme, autre chanson ; mais comme elle allait faire le portrait de l’ivro­gne, elle s’apercevait qu’elle pensait au père de ces deux ju­meaux, qui commençaient à rougir de honte. Il y a des discours qui vous restent dans les dents.

Comment faire ? Ne point prêcher. Laver ceux qui sont sa­les, si on peut. Habiller ceux qui sont en guenilles, si on peut. Pra­tiquer soi-même la justice et la bonté. Ne pas faire rougir les en­fants. Ne pas appuyer maladroitement sur leurs maux. Ne pas flatter, sans le vou­loir, ceux qui ont la bonne chance d’être pro­prement vêtus et d’avoir des parents so­bres. Non, réellement, il vaut mieux parler d’autres choses, de ce qui est à tout le monde, du soleil, de la lune, des étoi­les, des saisons, des nom­bres, du fleuve, de la montagne, de façon que celui qui n’a point de chaussettes se sente tout de même citoyen ; de façon que la mai­son d’école soit le temple de la Justice, et le seul lieu où les pauvres ne soient pas mépri­sés.

Gardons nos sermons pour les riches, et d’abord pour nous-mê­mes. Dès que l’on a quelque chose au-delà du néces­saire, et un peu de loisir, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires, et préférer la lecture au jeu de cartes, et la ci­tronnade à l’absinthe. Mais dans ces vies harcelées, l’avenir est déjà présent ; on ne penserait qu’à l’irréparable ; on aime mieux boire quand on peut, sans penser à rien. Osez donc dire qu’à leur place vous n’en feriez pas autant.

13 novembre 1909