Propos sur l'éducation

Introduction : Derrière le philosophe Alain, se cache, à peine, le professeur Emile Chartier, qui finit par se fixer au « plus haut poste de l’enseignement secondaire », dans la « khâgne » d’Henri IV, c’est-à-dire dans l’enseignement supérieur dispensé par les lycées français. Nous avons de nombreux témoignages sur le charisme et sur le talent pédagogique de l’homme, et il n’est guère étonnant qu’une large partie de l’œuvre d’Alain soit consacré à la pédagogie, à l’éducation, son rôle social et démocratique. Cette réflexion n’est pas uniquement le reflet de préoccupations professionnelles, car Alain a largement écrit sur l’enseignement primaire, sur la relation entre enfance et éducation, sur le rôle de l’école. Au cœur de cette philosophie de l’éducation : le respect de l’être humain par la connaissance, par l’effort pour apprendre, sans distinction de classe, de genre, d’âge, ni même… d’aptitudes scolaires. (TL)
Jugements
Mon frère de lait était un garçon silencieux, ingénieux, et, autant que je puis savoir affectueux. Je ne me lassais point de sa compagnie ; ensemble nous avons construit des bateaux, fabriqué de la poudre et élevé des vers à soie. Je n’ai point souvenir de l’avoir vu jamais injuste avec
Les herbes folles
Quand un jardinier veut faire un jardin, il commence par arracher les herbes folles, les prunelliers sauvages, les ronces recourbées ; il met les oiseaux en fuite ; il défonce la terre ; il poursuit les racines, il les extirpe, il les jette au feu. Après quoi il trace les allées, dessine des
Toutes nos vérités, sans exception, sont des erreurs redressées
Si l’on veut corriger passablement des épreuves d’imprimerie, il faut se délivrer du sens, des constructions, de l’enchaînement, enfin de tout ce qui intéresse, de façon à percevoir les mots pour eux-mêmes, et dans leur structure usuelle. Souvent l’on découvre la faute après avoir lu la phrase, par un regard
Cruauté des rois Mérovingiens !
Cruauté des rois Mérovingiens ! Voilà ce que je lis dans un résumé d’histoire. Et quelle idée les enfants formeront-ils de l’homme ? Ils croiront que l’homme est devenu meilleur ; ils se fieront à l’homme. De cette idée folle naîtront les rêves politiques, les tyrannies, les guerres ; car l’indignation vient toujours d’un
Faire plaisir
Je parlais d’un « art de vivre » qu’il faudrait enseigner. J’y mettrais cette règle : « faire plaisir. » Elle me fut proposée par un homme que j’ai connu assez vif de ton, et qui a réformé son caractère. Une telle règle étonne au premier moment. Faire plaisir, n’est-ce pas être menteur, flatteur,
Je suis né simple soldat
Je suis né simple soldat. Les curés, qui m’enseignèrent ce qu’ils savaient et que je sus promptement aussi bien qu’eux, ne s’y trompèrent jamais ; et ils considéraient mes étonnantes versions à peu près comme nous faisons pour les nids d’oiseaux ou l’hydrographie du castor ; cela étonne en d’humbles bêtes. Un
L’art d’instruire
Je n’ai pas beaucoup confiance dans ces jardins d’enfants et autres inventions au moyen desquelles on veut instruire en amusant. La méthode n’est déjà pas excellente pour les hommes. Je pourrais citer des gens qui passent pour instruits, et qui s’ennuient à La Chartreuse de Parme ou au Lys dans
Apprendre par les actes
Deux jugements faux dans tous nos essais. Nous pensons d’abord que la chose est très facile ; et, après un premier essai, nous jugeons qu’elle est impossible. Ceux qui ont fait tourner un diabolo, jeu oublié, savent ce que c’est qu’une tentative ridicule et sans aucune espérance. Que dire du violon,
Obéir mais ne pas respecter
J’enseigne l’obéissance. Le lecteur rugueux va me dire que je suis payé pour cela. Il est vrai. Mais si nos Grands Messieurs m’entendaient sur l’obéissance, ils jugeraient qu’ils placent bien mal leur argent ; cette espèce est insatiable ; ne veulent-ils pas, avec l’obéissance, le respect et même l’amour ? Eh bien, lecteur
Les fruits de la confiance
La cause principale qui fait que la paix est une œuvre difficile, c’est qu’on n’a jamais vu la bonne foi répondre à la défiance. L’homme est ainsi fait qu’il rend en même monnaie, et se croit assez honnête s’il donne justement ce que l’autre attend. C’est par là que des
L’odeur de réfectoire
Il y a une odeur de réfectoire, que l’on retrouve la même dans tous les réfectoires. Que ce soient des Chartreux qui y mangent, ou des séminaristes, ou des lycéens, ou de tendres jeunes filles, un réfectoire a toujours son odeur de réfectoire. Cela ne peut se décrire. Eau grasse
Enseignement monarchique
Il y a un enseignement monarchique, j’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. Je revois par l’imagination notre professeur de mathématique, qui, certes, ne manquait pas de connaissances, je le revois écrasant de son ironie un peu
Epreuves pour le caractère
Il y a longtemps que je suis las d’entendre dire que l’un est intelligent et l’autre non. Je suis effrayé, comme de la pire sottise, de cette légèreté à juger les esprits. Quel est l’homme, aussi médiocre qu’on le juge, qui ne se rendra maître de la géométrie, s’il va
Le pinson
« Le Pinson ; joli sujet. » Ainsi parle l’Inspecteur, homme doux, qui a publié en sa jeunesse un recueil de poésies. Si c’était le Plectre d’Ivoire, ou la Corde d’Argent, ou la Flûte à Neuf Trous, personne n’en sait plus rien ; mais lui ne l’a pas oublié ; il sourit à ses jeunes
Les cours magistraux sont temps perdus
Les cours magistraux sont temps perdu. Les notes prises ne servent jamais. J’ai remarqué qu’à la caserne on n’explique pas seulement en style clair ce que c’est qu’un fusil ; mais chacun est invité à démonter et à remonter le fusil en disant les mêmes mots que le maître ; et celui
Chacun sait que les parents instruisent assez mal leurs enfants, quand ils veulent s’en mêler.
Chacun sait que les parents instruisent assez mal leurs enfants, quand ils veulent s’en mêler. J’ai vu un bon père, qui était aussi un bon violoniste, tomber dans des accès de colère ridicule, et enfin remettre son fils à quelque professeur moins passionné. L’amour est sans patience. Peut-être il espère
Sots pédagogues
J’ai connu un sot pédagogue, qui, lorsqu’il rapportait à un élève quelque travail, après l’avoir examiné, disait gravement : « Je ne vous parlerai pas de ce qu’il y a de bon là-dedans ; vous y penserez toujours bien assez. Voyons les fautes. » Voilà un homme qui tirait, comme
L’enseignement secondaire
L’enseignement secondaire n’est pas démocratique du tout. Et en disant cela, je ne pense point aux opinions des professeurs ; elles sont tout à fait variées, et c’est tant mieux. Je pense à des traditions déjà anciennes, et qui conduisent de bons esprits à faire de mauvais travail. La tyrannie des
Neutralité
Ceux qui dirigent ou surveillent l’enseignement donné par l’Etat ne laissent échapper aucune occasion de parler du respect qu’ils ont pour toutes les croyances, et de la neutralité stricte qu’ils entendent conserver ; et ils ont raison d’opposer ainsi leur tolérance et leur modération à la violence et à l’intolérance
Sur Alain professeur de khâgne, on peut écouter le témoignage de Julien Gracq