Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Laissez-vous mourir, vous verrez comme on est bien !

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Deux hommes s’échauffaient à parler des élections. Un troi­sième, qui les écoutait depuis un moment, leur dit : « Vous êtes bien jeunes. Je ne vote même plus ; vous en viendrez là. » C’est une chose terrible de voir un homme mort. Mais un cadavre qui parle, cela glace les plus généreux. Les deux hommes s’enfuirent, chacun serrant contre sa poitrine la provision de vie qui lui restait.

Que de momies sur cette terre ! Le départ est beau. Appétit de voir, de savoir, d’agir. Exploration du vaste monde. Même les co­lères sont des joies. Ni ruse, ni petitesse, ni réflexion sur soi. Tou­te la vie se penche hors d’elle-même. On trace de grands che­mins, que l’espérance éclaire comme un phare. O jeunesse ma­gi­cienne ! Toute vie commence ainsi. « Béni soit celui qui vient sauver le monde. » On pourrait bien chanter cela autour de n’im­porte quel berceau. Toutes les mères chantent ce refrain-là. Toute mère est vierge un moment ; tout enfant est Dieu un moment.

Le peuple des morts sait très bien cela. Le peuple des morts sait tout ; science apprise ; science de musée ; étiquettes et sque­lettes. Il s’agit donc de tuer proprement ce petit dieu vivant. Viennent les rois mages, avec leurs trésors et leurs parfums. Adoration, éloges, promesses. Allons, petit ; il faut travailler, si tu veux être tout à fait dieu. Travailler, c’est-à-dire ne plus voir les choses, et apprendre des mots. Tout ramasser en soi, comme dans une cassette ; conserver. Quoi ? Toute la poussière des morts ; des siècles d’histoire ; tout ce qui est réellement mort à jamais ; des Pharaons, des Athalies, des Nérons, des Charle­magnes ; tous les grands tombeaux. « Regarde, petit, regarde der­rière toi ; marche à reculons ; imite, répète, recommence. Quand tu sauras bien parler, tu verras comme tu penseras bien. »

Puis des Sciences. Non pas sa science à lui, mais une science fossile ; des formules ; des recettes. Hâte-toi ; tout ce qui a été dit, il faut que tu saches le dire. La couronne est au bout. Lui se retient, se resserre, se façonne ; mille bandelettes autour de son corps impatient. Le voilà mort ; bon pour un métier dans le peuple des morts.

Quelques-uns survivent ; quelques-uns cassent les bandelettes et, bien mieux, veulent délivrer les autres. Grave sujet à délibé­rer, pour le peuple des morts. Car tout n’est pas perdu ; il y a d’autres liens ; il y a des bandelettes d’or : carrière, mariage, for­malités, relations, politesse, habit d’académicien. Pour toutes les tailles, pour toutes les forces. Entraves, filets, noeuds coulants. La chasse aux vivants, c’est le plus haut plaisir, chez le peuple des morts. « Il court bien ; la chasse sera longue » ; mais il sera pris à la fin, et haut placé parmi les morts. On l’enterrera en cé­rémonie. Le plus sage parmi les morts fera le discours solennel : « Moi aussi j’ai été vivant ; je sais ce que c’est ; et, croyez-moi, ce n’est pas grand chose de bon. Voir comme cela, et vouloir comme cela, et agir ensuite comme cela, ce n’est que folie, allez ; que fu­reur de jeunesse, je vous dis ; que fièvre ; que maladie. Il faut bien y entrer à la fin, dans le peuple des morts. J’étais comme vous ; j’étais parti pour la Vérité, pour la Justice ; cela me fatigue d’y penser. Bientôt cela vous fatiguera d’y penser. Ne vous rai­dissez pas ainsi ; laissez-vous mourir. Vous verrez comme on est bien. »

16 mai 1910