Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le doute

La liberté intellectuelle, ou Sagesse, c’est le doute. Cela n’est pas bien compris, communément. Mais pourquoi ? Parce que nous prenons comme douteurs des gens qui pensent par jeu, sans ténacité, sans suite ; des paresseux enfin. Il faut bien se garder de cette confusion. Douter, c’est examiner, c’est démonter et remon­ter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipi­tation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous.

On a mal jugé Montaigne ; et de là vient sans doute qu’on ne le lit pas assez. Et sur quoi le juge-t-on ? Sur son « que sais-je ? » qui n’est nullement son dernier mot, mais qu’il propose seule­ment à ceux qui voudraient douter de tout par jeux de sophisti­que, comme la formule la moins affirmative qui soit. Et puis sur ce que le doute serait un « mol chevet pour une tête bien faite. » Mais ces deux formules représentent très mal un des penseurs les plus vigoureux que l’on puisse lire. Par quoi ? Par une sincérité entière, à ce qu’il semble. C’est un homme qui pense véritable­ment, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l’in­ven­taire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C’est quand on le suit que l’on saisit bien ce qu’il faut de force humaine pour douter. Douter est un travail de force, comme forger.

 

Vassily Kandinsky (1866-1944): Cercles encerclés, 1923

 

Renouvier, un penseur fort aussi, mais plus abstrait, moins naturel, moins forgeron dans sa manière, a fait une remarque bien simple mais bien saisissante, c’est qu’un fou ne doute ja­mais. Un fou c’est un homme qui croit touta ce qui lui vient à l’esprit. Cet état, qui nous paraît si monstrueux, si loin de nous, nous étonnerait moins si nous pensions à la variété et à l’inco­hérence de nos rêveries et de nos rêves. Dans le repos, nous croyons tout. Qu’est-ce donc que se réveiller et se reprendre ? C’est rejeter des croyances. C’est dire non. C’est penser contre l’idée qui se présente. C’est douter.

La peur est un mouvement animal bien redoutable. Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est ty­ran­ni­quement affirmative. Je crains le loup, je le vois, je me sau­ve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. Il y a de ce mouvement dans tout dogmatique. Il affirme, il s’engage, il court. Il se jette sur les idées de tout son poids, comme le chien sur le lièvre. Cette violence fait l’orateur, espèce dangereuse, trop admirée. Etre ému, crier, croire, tout cela est ani­mal. Montaigne a osé écrire ceci : « L’obstination et ardeur d’opi­nion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l’âne ? » Et ne vous trompez pas au sourire ; c’est le sourire de l’athlète qui soulève l’haltère.

8 juin 1912