Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le monde existe assidûment

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Le monde n’est pas un spectacle. À mesure qu’on veut le réduire au spectacle, la réalité se retire de lui et la pensée se retire de nous. Maine de Biran, qui était sous-préfet de Bergerac, tira plus d’être de son bureau que vous n’en tirerez d’un voyage aux Indes ; c’est qu’il s’appuyait sur son bureau, et qu’il vint à provoquer de sa main la résistance de cette chose familière. Mais pour les yeux du visiteur, son bureau n’était qu’un bureau, comme on dit un tableau, un château, un paysage. Ce n’est pas grand’ chose que le travail d’un homme qui appuie sur son bureau ; pourtant ce point de résistance fut un des centres de pensée pour tout le siècle. Et ce n’était qu’un commencement. Quand l’outil mord, obéit à la chose, et change la chose, alors le monde existe assidûment. Et, au rebours, les pensées qui ne sont que des pensées ne butent point. Ce sont des batailles de mots.

On dira que le monde existe fortement quand il nous tombe sur la tête. Oui, mais ce n’est pas le moment de penser. L’existence attaque ; nous nous défendons ; c’est une mêlée de chiens. Le travail offre bien plus de discernement. C’est quand on fait ce qu’on veut qu’on découvre qu’on ne fait pas ce qu’on veut, ce qui est sentir l’existence sur l’outil et dans le bras. Autre présence du monde ; présence qui n’est plus spectacle. On se la donne ; on se la dose ; on éprouve la limite de l’homme. Ce n’est pas à dire que l’outil instruise ; il n’en est rien. Je dirais plutôt que le travail efficace est comme un sel qui se mêle à toutes nos pensées. Un jardin n’instruit pas le promeneur ; mais il instruit le jardinier. Si les pensées du jardinier s’envolaient de son râteau assez loin pour encercler tous les mondes, le jardinier serait un grand philosophe. J’avais lancé un jour, et à l’étourdie, comme le veut mon métier, cette image : « La justice enchaînée et tournant la meule ». Un jardinier m’écrivit là-dessus un rêve qu’il avait formé, dans lequel il détachait les chaînes de la justice ; ces chaînes, disait-il, étaient d’or, et il les employa à atteler son âne à sa charrette. C’était partir pour un grand et beau voyage.

Platon, que je reconnus aussitôt dans cette lettre de l’homme à l’homme, avait ses ruses, et bêchait à sa manière, de façon à buter toujours contre quelque obstacle, tel un conte de bonne femme. Et son art était, ainsi que chacun peut voir, de raconter tout au long ce qu’on racontait, y mettant tout le détail, comme d’une chose. Ainsi il retardait le dangereux moment où la pensée s’élance à comprendre. On comprend trop vite, et cela fait des esprits maigres. Toujours est-il qu’en Platon le monde y est, l’homme y est ; mais, chose digne de remarque, la politique n’y est point. Les Lois de Platon ne peuvent se comparer aux lois de Lycurgue ou de Solon. C’est que Platon refusa d’être roi, ou avoué, ou huissier ; ainsi il ne sentit pas assez la résistance des affaires, et la nécessité d’obéir si l’on veut changer. Rousseau fut par aventure secrétaire d’ambassade, c’est-à-dire qu’il écrivait des passeports et recevait des sous. Je ne puis mesurer ce qu’il tira de cette expérience. Et Platon a bien eu cette idée que le contemplateur devrait être tiré de contemplation après un an ou deux, et ainsi dans tout le cours de sa vie, étant sommé de commander une escadre, de dire le droit aux marchandes de poisson, et choses de ce genre. Toutefois ce n’est encore que travail indirect, et expérience seconde. Le vrai de la politique, c’est l’univers résistant. Tout vient buter là, et la terre est raboteuse.

Un physicien comprendrait quelque chose de nos embarras, même de monnaies, s’il faisait attention à la loi qu’il connaît bien, à savoir qu’une vitesse double exige un quadruple travail, je dis au moins, et dans les circonstances les plus favorables. En sorte qu’en allant deux fois plus vite, vous doublez le résultat, vous le doublez seulement, ce qui ne peut payer la dépense quadruple. Vous perdez en travaillant. Très bien. Toutefois le physicien connaît cette loi sans y croire assez, par sa situation propre, qui est de concevoir d’énormes vitesses qui ne lui coûtent rien. Il refait le monde ; mais ce spectacle n’arrive pas à l’existence. J’ai lu avec satisfaction que les avions allaient bientôt buter sur la vitesse du son, et même avant, comme sur une limite. Mais il faudrait savoir qu’ils butaient déjà, et ce qu’il en coûte de déchirer l’air. Tous les travaux, par exemple de coller très exactement, en contrariant le fil, de petits morceaux de bois, et de tailler l’hélice dans ce bloc, sont des travaux de déchireurs d’air à grande vitesse. Je n’énumère point les métaux et la mine, les toiles et la culture du chanvre ; et j’ai tort ; mais quand j’énumérerais, cela ne me coûte qu’un peu d’encre. Cette somme de travaux ne me parle pas encore assez. L’aviateur est porté à bout de bras ; mais mon bras n’en est pas averti. Spectacle. Et l’aviateur a bien d’autres choses à penser. La vitesse nous ruine, et encore nous aveugle. L’aviateur dissipe le travail d’autrui ; il ne sent pas la résistance comme il faudrait. Et celui qui signe un chèque ne sent aucune résistance. Mille francs ou un million c’est la même chose au bout de la plume.

20 juillet 1933

Libres Propos, Nouvelle série, Septième Année, n°7, 25 juillet 1933 (XLVI)

1934 ECO LXXXI