Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

L’enivrement de sa force

Quand on me dit que les intérêts sont la cause principale des guerres, ou, en langage plus ambitieux, que ce sont les forces de l’économique qui poussent les peuples les uns contre les autres, je reconnais aisément une idée qui court partout; c’est comme une monnaie usée par l’échange et que l’on reçoit d’après ce signe seulement. Mais dès que j’examine une telle idée, je la juge faible et sans vérité. Vainement je vois avancer des preuves prises de tous les temps et de tous les pays. Je n’y saurais même point répondre; je suis écrasé par cet immense sujet. Comment prouver que ce n’est pas un développement· industriel presque démesuré qui a poussé l’Allemagne à la guerre? Tant de gens parlent et pensent contre mon avis; et le pire c’est qu’en ce monde humain ce que l’on croit et même ce que l’on dit est partie du fait. Si les gens croient tous ou presque tous que l’expansion économique ne peut se faire que par une guerre heureuse, tout se passe alors comme si ce qu’ils croient était vrai. Le lieu commun est cause. Je garde pourtant l’idée qu’il n’est point de l’essence de l’Économique de faire la guerre. Ferme conviction, qui peut conduire à lire les faits autrement; mais il faut que j’en rende compte.

Je conçois donc, à la manière de Platon, un homme, construit comme nous sommes tous, tête, poitrine et ventre; et je cherche ce qui, dans cet assemblage, fait naturellement paix, guerre, ou commerce. De la partie dirigeante, qui est la tête, je ne dirai rien aujourd’hui, sinon qu’il me semble qu’elle n’approuve pas la guerre, mais qu’elle s’y laisse entraîner. Personne n’a voulu la guerre, à les entendre; et je crois qu’ils sont tous sincères en cela. Je cherche donc quelque chose qui soit plus fort que la tête, et qui l’entraîne malgré elle. Or le ventre est exigeant; ses besoins principaux, qui sont de nutrition, ne souffrent point de délai. Il faut acquérir et consommer; par travail et échange, si l’on peut; par violence et meurtre si l’on ne peut autrement. Voilà donc la guerre ? Mais point du tout. C’est vol et pillage; ce n’est point guerre. Je ne puis appeler guerre, en l’individu que je veux considérer, cette chasse sans pitié que la faim, l’avidité, la convoitise, la peur de manquer éperonnent. Un bandit n’est nullement un homme de guerre. Il nuit aux autres en vue de se conserver lui-même. Si l’individu que je considère est mû seulement par le ventre, la tête suivant et conseillant comme il arrive quand les besoins font émeute, ce n’est point là un guerrier. Un guerrier est un homme qui prend parti de se faire tuer plutôt que de reculer. L’animal se risque bien quand il a faim; mais il ne résiste pas à une force évidemment supérieure. Le ressort de la guerre n’est point là. On le dit souvent, que le ressort de la guerre est dans cette partie animale qui a faim, qui a soif, qui a froid; mais je ne le crois point du tout.

Roger de la Fresnaye (1885-1925): Cuirassier, 1910, Centre Pompidou

J’aperçois un meilleur guerrier, le thorax. Là siège la colère, fille de richesse et non de pauvreté. D’autant plus redoutable que l’homme est plus dispos et mieux nourri. Ici commence le tumulte qui vient de force sans emploi; qui s’augmente de lui-même et s’irrite de son propre commencement. Car c’est une raison de frapper, si l’on menace; et si l’on frappe, c’est une raison de frapper encore plus fort. Jeu, dans le fond. Ambition, prétention, emportement, fureur. Non pas tant signe que quelque chose manque, que signe que quelque chose surabonde, qu’il faut dépenser. Guerrier n’est pas maigre ni affamé; riche de nourriture et de sang au contraire; et produisant sa force; et s’enivrant de sa force. Défi, mépris, impatience, injure; commencements d’action, signes, poings fermés. Main disposée non pas pour prendre, mais pour frapper. Cherchant victoire, non profit. Surtout empor­tement, comme d’un cavalier qui fouette son cheval; mais l’homme guerrier se fouette lui-même. Frapper, détruire. Nuire aux autres et à soi, sans espérance, ni convoitise, ni calcul. A corps perdu. Voilà mon homme sans tête parti pour l’assaut; non parce qu’il manque de quelque chose, mais parce qu’il a trop. En un combat d’avares, il n’y aurait guère de sang versé.

4 juin 1921.

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