Textes sur la guerre

Introduction : Alain a été de cette génération qui a traversé trois guerres, sans compter les expéditions coloniales qu’il a critiquées. Son enfance et son adolescence ont été nourries de la volonté de « revanche » sur cette Allemagne qui avait écrasé la France en 1870. Son âge mûr a été a tout jamais traumatisé par la Première Guerre Mondiale, où il a servi comme volontaire dès 1914, engagé à l’âge de 46 ans. Enfin, sa vieillesse se trouve aux prises avec une seconde guerre mondiale qui le laisse d’autant plus désemparé que sa santé décline, que ses amis fuient le nazisme et qu’il perd Marie-Monique Morre-Lambelin, l’amie de quarante ans qui prenait soin de lui et de son œuvre. Il meurt en 1951 alors que se déploient la guerre « froide » et sa menace atomique, auxquelles il s’intéresse de près.
Cette vie entièrement passée sous la guerre ou la menace de guerre est vouée à la défense de la paix. Avant 1914, il plaide l’apaisement. Après 1918, il critique brutalement la politique d’écrasement et d’humiliation de l’Allemagne qui ne peut conduire qu’à un désir de revanche. Ces positions s’enracinent dans une philosophie qui le pousse à défendre la paix et à combattre les idéologies militaristes de toutes sortes, notamment celles, jumelles, du fascisme et du nazisme.
Pour cette raison, la question de la guerre est indissociable de la pensée philosophique d’Alain du droit, de la société, et de son anthropologie qui considère l’homme comme un « animal » qui devient aisément « fanatique ». (TL)
La guerre est la messe de l’homme
Il n’est pas utile de dépeindre le choléra sous les plus sombres couleurs ; mais il est utile de savoir ce que c’est. De même pour la guerre. Une grande peur ou une grande horreur n’y
Le manteau d’Agamemnon
Lucrèce est scandaleux. « Tu sais, dit-il, comment les premiers des Grecs se salirent du sang d’Iphigénie. Tu vois cette fille aux genoux tremblants, parée, non point pour ses noces; cette chaste fille violée par le
La résolution d’obéir
Séverine propose la grève aux armées. Il faut dominer les sentiments généreux aussi, et penser juste, autant qu’on pourra. Certes, si nous avions en France quelques milliers de femmes qui ressemblent à celle-là, aucune guerre
Noël d’artilleur
J’ai souvenir d’un Noël d’artilleurs. C’était le premier Noël de la guerre ; il n’était pas question encore de l’orange, ni du cigare, ni du quart de vin. Toutefois l’argent ne nous manquait pas, et
L’épique est le vrai de la guerre
L’épique est le vrai de la guerre. Un homme de cabinet ne peut prendre la mesure de l’épique, car il y mettra toujours trop de raison. On ne se bat point par raisons. Mettre sa
Le spectacle humain
Ce n’est pas peu de chose qu’être spectateur. Mais aussi ce n’est pas facile. Le spectacle humain est à ce point émouvant, et nous sommes si bons juges de l’injustice et des passions d’autrui, qu’aussitôt
2 août 1914
« Circulaire recommandée. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août. » Je ne crois pas que ceux qui ont lu cette affiche blanche en oublient jamais le contenu ; mais la
Penser près du corps
Après les convulsions de la Grande Guerre, l’intelligence abstraite se retrouve la même ; comme après une grande colère, l’homme est non point chargé de ce souvenir, mais en vérité plutôt délivré, je dirais même purifié,
Guerres de religion
L’homme est naturellement un être qui s’intéresse à autre chose qu’à lui-même. Et cela vient de ce qu’il s’intéresse à lui-même pensant. C’est une immense fonction que de penser, immense et tyrannique. Aussi toute discussion
« La paix par le droit »
Celui qui a proposé cette formule connue : « la paix par le droit » a fait tenir, il me semble, beaucoup d’erreurs en peu de mots. Là-dessus j’ai d’abord réfléchi longtemps, sans beaucoup de
En tous pays le même homme
Que nos soldats, nos infirmiers, nos médecins se soient portés aussitôt vers les débris de l’usine allemande et du village allemand, afin de guérir toute plaie et de conserver toute vie humaine, cela est universellement
Le nouveau Dieu
Proudhon disait : « Quand on me parle de Dieu, c’est qu’on en veut à ma liberté ou à ma bourse ». Je pourrais dire, et peut-être avec plus de raison, que, quand on me parle de la
Le massacre des meilleurs
Le massacre des meilleurs; j’y insiste. Considérez tout à nu cet effet de la guerre, et même de la victoire. L’honneur est sauf, mais les plus honorables sont morts. Toute la générosité est bue par
Les fruits de la confiance
La cause principale qui fait que la paix est une œuvre difficile, c’est qu’on n’a jamais vu la bonne foi répondre à la défiance. L’homme est ainsi fait qu’il rend en même monnaie, et se
Barbarie
J’en entends qui disent : « Barbarie. Sauvagerie. Ces peuples se révèlent tels qu’ils sont ». Ils me font penser à ceux qui jugent inhumain de combattre avec des lance-flammes ou des gaz empoisonnés. C’est qu’ils se font
Le règne des sots
Il fut un temps où la Ligue civique faisait afficher sur tous les murs une sorte de maxime juridique. « On ne discute pas avec des bandits ; on les juge ». J’ai pensé plus d’une fois à
L’esprit n’a point de pitié
La pitié est du corps, non de l’esprit. Au niveau de la fureur aveugle et de la crainte. Ces tumultes se contrarient assez bien pour que la paix soit ; les crimes et les supplices
L’enivrement de sa force
Quand on me dit que les intérêts sont la cause principale des guerres, ou, en langage plus ambitieux, que ce sont les forces de l’économique qui poussent les peuples les uns contre les autres, je
La colère d’Achille
Ayant parcouru d’un seul mouvement ce grand paysage de l’Iliade, j’en comprends soudain le premier mot : « c’est la colère que tu vas chanter, Muse. » La colère d’Achille, on le sait, éminente et rebondissante, effrayante
Résistance et obéissance
Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance il assure l’ordre; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l’ordre et la liberté ne sont point séparables,
Folles guerres
Comment les choses se passent, en ces folles guerres, chacun le devine sans peine. Une première bataille dont les causes n’importent guère ; des vaincus, qui se croient méprisés ; des vainqueurs qui se savent
Le ressort des guerres, c’est l’honneur
Le ressort des guerres, c’est l’honneur. Quand on supposerait des mercenaires mis en mouvement par l’espoir d’un grand pillage, ils ne tiendraient pas longtemps en nos batailles obstinées, presque immobiles, et si infailliblement meurtrières. Nos
Exécutions
Nous remarquâmes, un jour, près du cantonnement, deux croix de bois, ornées de fleurs champêtres, et sur lesquelles quelque pieuse main avait effacé les trois mots : Mort sans honneur. Voici ce que l’on racontait. Deux
Maîtres et esclaves
Sur l’aveuglement du haut commandement militaire, d’étonnants récits ont été produits à la tribune. Que le subalterne qui vient troubler les conceptions directrices en rapportant ce qu’il a vu soit reçu sans faveur, cela est
La grande amitié
Nous disons : « paresseux, menteur, voleur, traître, assassin » suivant les cas. Epictète ne dit qu’un seul mot : « Esclave ». Un seul mot pour tous ces hommes ; un même jugement pour
Notre premier besoin
Le sociologue me dit : « On serait tenté d’expliquer toute l’organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l’Économique dominant et expliquant alors tout le reste; seulement il est probable que le
L’esprit de guerre
Représentez-vous une escadrille en son campement. Les gros insectes étalés et rampant sur la terre ; les tentes dont les toiles claquent comme des voiles de navire. Passe le noir mécanicien, chargé d’outils et de· bidons.
Mensonges militaires
À la guerre, rien de ce qui est dit ou écrit n’est vrai. J’étais neuf dans le métier lorsque je répondis par téléphone au chef lointain qui demandait : « Où sont les officiers »,
L’artiste et le guerrier
La guerre était finie à peine qu’ils coururent à la musique. Je les vois encore au Trocadéro, visages marqués et ravagés. Ils venaient là pour apprendre de nouveau à vivre; et moi de même. Ce
Cruels et frivoles spectacteurs
Il y a encore à dire sur la boxe. II faut vaincre ces apparences qui voudraient émouvoir, comme œil poché et lèvre fendue. Les bonnes âmes qui s’indignent là-dessus, et déclament contre ce qui reste