Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Les fous

Quand je lis quelque étude sur les fous, ou quand j’ai la mau­vaise chance d’en rencontrer un, je dois effacer d’abord des apparences terribles ou ridicules, et retrouver l’homme. Or ce n’est pas difficile, dès que l’on a assez considéré l’incohérence et la faiblesse de nos rêveries errantes. Dont nos rêves témoignent assez. Mais le propre de l’homme raisonnable est de surmonter et en quel­que sorte de mépriser ces improvisations mécaniques ; il n’y fait pas seulement attention. Descartes osait dire qu’il s’était, par sagesse suivie, délivré des rêves absurdes et effrayants ; là-dessus je ne nie point ; je n’aperçois pas de limites à cette fonction de police que la volonté exerce sur le corps ; mais je crois plutôt que Descartes ne donnait pas trop audience au souvenir de ses rêves, et qu’il se refusait surtout à se les représenter à lui-même selon l’art du comédien ; par ce moyen il les effaçait ; il les laissait dans les limbes du réveil, où ils prennent naissance ; il se gardait de leur donner forme et corps par mimique et incantation selon la méthode des convulsionnaires. Qui n’adore point ses rêves n’a point de rêves. Et la méthode d’exorcisme cherche naïvement, mais non point sottement, des gestes et des paroles qui puissent effacer les apparitions.

Revenant donc aux fous, quoique ce propos ne soit pas agréable à suivre, je dirais que le cours mécanique des pensées n’est point très différent en eux de ce qu’il est en chacun ; seulement en eux le mécanisme règne, par l’absence du souverain. Ils ne peuvent vouloir. Dont les causes sont assurément dans un mauvais état du corps, dans un empoisonnement ou peut-être une décomposition de certains appareils nerveux. Là-dessus les médecins en savent plus que moi ; mais cela ne les mène pas loin. Au contraire, si je consi­dère le régime du Vouloir en chacun, d’après une expérience qui nous est familière à tous, je puis comprendre une partie de la folie, celle qui nous ressemble ; et j’aperçois même des moyens de la soigner. Dans tous ces états de débilité mentale, certainement l’ima­gination va au devant du mal ; comme on voit chez les timides qui craignent leur propre timidité, et ainsi la redoublent.

Quelles que soient les causes de l’impuissance mentale, certaine­ment l’idée que l’on s’en fait devient aussitôt le principal de la mala­die. Le malade n’ose plus vouloir ; il n’a plus confiance en lui-même ; il s’abandonne ; il assiste comme un spectateur au déroulement méca­nique de ses pensées. Or tout déroulement mécanique, comme on voit par le bavardage intempérant, tombe aussitôt dans l’incohérent et l’absurde. Il n’y a rien de mystérieux dans ces divagations. Si je jette des lettres au hasard, comme on a dit souvent, je ne ferai point l’Iliade ; il en est tout à fait de même si je me laisse penser selon l’habitude, selon l’attitude et le geste, selon la fatigue, selon tous les frémissements du corps ; ce seront des lettres mêlées. Comme on voit que, dans la peur ou dans la colère, le corps s’agite jusqu’à se nuire à lui-même ; mais les mouvements, quels qu’ils soient, qui produisent nos pensées de rencontre, sont certainement bien plus variés en leurs combinaisons ; on devrait donc moins s’étonner d’une pensée absurde que d’un geste maladroit. Mais l’idée ruineuse ici est qu’on n’y peut rien. L’idée bienfaisante, au contraire, est qu’on peut s’en délivrer si on le veut. Je ne dis pas que cette idée suffise tou­jours. Je dis que sans cette idée rien ne peut suffire. Et de là vient la puissance, souvent mal comprise, des prêcheurs et consolateurs de toute foi, qui firent des miracles par leurs énergiques exhortations. Leur moyen, indirect, était de croire en Dieu et de l’aimer ; facile, car on ne voit point Dieu. Mais notre moyen à nous autres, plus puis­sant, et qui est d’aimer l’homme et de croire en l’homme, est bien plus difficile ; car on voit l’homme.

2 juillet 1921

Libres Propos, Première série, Première année, n°14, 9 juillet 1921