Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

L’esprit libre et l’esprit juge

Savoir que la terre tourne, cela n’avance pas beaucoup, ni pour le bonheur, ni pour la sagesse, ni pour la justice. D’où un homme subtil et assez avancé dans les sciences, voulait conclure que l’on avait fait beaucoup de bruit pour cette aventure de Galilée, beaucoup de bruit pour peu de chose. Je veux suivre cette idée. Il est clair que Socrate se passait très bien de savoir si la terre tourne. Le plus savant homme de notre temps est privé de myriades et encore de myriades de connaissances dont il peut être curieux. Quelles sont les montagnes et les cratères sur l’autre côté de la lune ; s’il y a des habitants dans Mars ; combien de planètes tournent autour de telle étoile ; savoir si on pense sur ces planètes, si on y fait la guerre, si la géométrie y est la même que chez nous. On peut ignorer ces choses-là. Bien mieux, un juriste ignore la chimie. Vous feriez rire si vous demandiez qu’il ait pesé l’azote et le chlore avant de réfléchir sur les successions ou sur les murs mitoyens. Le chimiste lui-même ne sait pas toute la physique. Il y a sur la planète trois ou quatre mathématiciens qui ont fait, si l’on peut dire, les plus difficiles ascensions, et qui sont seuls à contempler certains paysages d’idées ; le commun des hommes, et même le commun des savants, est privé de cette connaissance et s’en console. Bref, il n’est pas besoin d’en savoir autant qu’un Pascal pour dire comme il pensait : « Voilà bien des connaissances que j’ai possédées ; j’en aperçois d’autres et encore d’autres ; en puis-je nommer une qui me rendra plus juste, plus sage, plus humain, ou seulement plus content ? »

 

Robert Fleury, Joseph-Nicolas (1797-1890): Galilée devant le Saint-Office au Vatican (détail), 1847, musée du Louvre

 

Toute thèse est soutenable ; toute thèse a du vrai. J’en fis l’épreuve autrefois, aux Universités populaires, quand nous jurâmes de discuter de tout librement. Là-dessus quelque ouvrier, qui s’est instruit seul et à grand’peine, demande si l’on se moque, si le progrès se fera par des esprits crédules, si toute vérité prouvée ou expliquée n’est pas bonne, au contraire, à réveiller et armer le jugement. Le même homme, si j’entreprends de lui faire connaître seulement le mouvement apparent des astres, trouve que c’est bien long et demande si le midi vrai assurera la soupe et le loisir à tous ceux qui travaillent. D’où l’esprit fin vaincra l’esprit fort. Les prolétaires se défient des intellectuels, et cela se comprend.

Le raisonnement irrite et ruse. Il faut juger. Il n’y a peut-être pas une connaissance, je dis soutenue par ses vraies preuves, dont un homme ne puisse se passer. Mais qu’est-ce qu’un homme qui n’a jamais rien compris par les vraies preuves ? N’est-il pas comme un enfant devant le premier charlatan venu ou le premier discoureur ? Au rebours, je dis que toute connaissance est bonne pour réveiller l’esprit, pour lui donner l’expérience du vrai et du faux. Géométrie, si vous voulez. Physique ou chimie, comme il vous plaira. Qu’il sache distinguer, en un exemple simple, ce que l’on suppose et ce que l’on prouve. Qu’il conduise une expérience ; qu’il aperçoive d’où vient l’erreur, et comment l’on s’en garde. Triangle, mouvement du pendule, chute d’un corps, ébullition, combustion, moteur électrique, tout est bon si l’on apprend à ne pas confondre ce que l’on croit et ce que l’on sait. Et donc il importe moins, pour le progrès réel, de savoir beaucoup, que de savoir très bien une chose ou deux. Et puisque ce qui importe par-dessus tout, c’est de révéler à lui-même l’esprit libre et l’esprit juge, vous voyez, dirais-je à notre subtil jésuite, vous voyez que le procès de Galilée fut un grand moment, parce qu’il s’y découvrit une autre manière d’instruire, qui menace, qui force, qui apporte comme preuves le piquet de gardes et la prison. Ce genre d’expérience instruit par le ridicule ; car le piquet de gardes ne pouvait empêcher, comme on dit, la terre de tourner. Oui, on peut ignorer si la terre tourne, et mener une vie digne d’un homme. Mais on n’est pas du tout un homme si l’on croit et si l’on suit ceux qui trouvent naturel de démontrer par gendarmes si la terre tourne ou non.

La Lumière, 6 octobre 1928

Repris dans Minerve ou de la Sagesse, 1939

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