L’homme qui avait avalé une preuve courait ici et là comme un enragé. Cela se comprend ; les preuves ne sont pas des choses à manger ; mais plutôt des choses à considérer, je dis même à bonne distance ; et j’approuve que l’on fasse un saut de côté quand une preuve vous tombe dessus. Ce monde tout entier est une lourde preuve, qu’il faut explorer avec précaution ; donc qu’il faut tenir à distance de vue ; mais les mystiques l’ont dans l’estomac. Dodone parle toujours ; même un chat signifie trop. Je comprends que l’Égyptien ait adoré le chat, le bœuf et le crocodile, le fleuve, la source et le rocher. Mieux encore d’adorer le tout, incompréhensible et irréfutable. L’Être te tient, dès que tu lui donnes quelque chose. Le fait tue la pensée.
C’est pourquoi il est beau de voir Descartes manœuvrer devant les preuves, comme un Napoléon d’esprit ; s’essayant d’abord à dire non, ce qui est dire oui à soi pensant. Mais ce gentilhomme n’est point assez lu, ni comme il faudrait. On invente un pédant du nom de Descartes, et on le fuit. Ce qu’on apprendrait du véritable Descartes ce serait la légèreté de main et la précaution de se refuser, que les escrimeurs appellent si bien retenue de corps. Ce qui se voit surtout à ceci que son Dieu est toujours le Dieu Pensant, et nullement le Dieu pensé ; mais n’allez point avaler encore ces preuves-là : ce n’est que spectacle, métaphore, modèle de l’homme. Son mécanisme de l’Univers est modèle aussi, mais d’objet ; sans présages et sans prétentions ; chose purement chose, que l’on peut changer sans égards. Ces précautions prises, et le monde étant purgé d’âme, et l’âme aussi comme purgée du monde, alors l’Incrédule ne refuse point trop à la coutume, et souvent décide de ne point examiner du tout, comme en religion ou politique ; mais c’est qu’il le veut bien. Écrivant du mouvement de la terre, il dit qu’il serait bien fâché de déplaire aux hommes « qui n’ont pas moins de pouvoir sur mes actions que ma propre raison sur mes pensées ». Ici est la charte de l’Homme Libre.
Montaigne aussi est un homme ; mais encore plus secret en sa façon de croire et de ne pas croire. Semblable en son jeu à ces fins lutteurs qui semblent lutter en simulacre parce qu’ils n’essaient point les prises témérairement ; ou comme ces boxeurs toujours dansants ; ou comme ces généraux manœuvriers, toujours se dérobant et revenant, en sorte que la victoire est assurée presque sans combat. Ainsi Montaigne se glisse entre les preuves et fait sa retraite victorieuse. Accordant beaucoup et peut-être tout ; mais sa force d’esprit toujours sauve. Étant assuré, il me semble, de ne se point tromper, tant qu’il n’est pas forcé. Le plus doux esprit, mais le plus ferme et le plus libre.
J’ai reconnu depuis ce visage de chez nous en un janséniste qui faisait la guerre et fort bien, qui savait tout et qui ne croyait rien, hors le tout à fait incertain. Je le lui dis un jour ; il en fut choqué, et, depuis, encore un peu plus froid et renfermé ; d’ailleurs paternel, simple et brave. Je crois avoir bien compris ce regard blanchi par l’âge et qui voulait dire : « Qu’y a-t-il au monde à quoi il vaille la peine de croire, sinon au Vouloir ? Et qu’y a-t-il de moins croyable et de moins solide pour ces hommes épais ? Jusque-là qu’il ne serait rien si je n’y croyais. » Il s’appelait Bayle ; ce nom est comme un monument. Ici ma couronne.
Libres Propos, Première série, Troisième année, n°5, 16 juin 1923
