Montaigne est l’un des penseurs les plus vigoureux que l’on puisse lire. Par quoi ? Par une sincérité entière, à ce qu’il semble. C’est un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l’inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C’est quand on le suit que l’on saisit bien ce qu’il faut de force humaine pour douter. Douter est un travail de force, comme forger.
Renouvier, un penseur fort aussi, mais plus abstrait, moins forgeron dans sa manière, a fait une remarque bien simple mais bien saisissante, c’est qu’un fou ne doute jamais. Un fou, c’est un homme qui croit tout ce qui lui vient à l’esprit. Cet état, qui nous paraît si monstrueux, si loin de nous, nous étonnerait moins si nous pensions à la variété et à l’incohérence de nos rêveries et de nos rêves. Dans le repos, nous croyons tout. Qu’est-ce donc que se réveiller et se reprendre ? C’est rejeter des croyances. C’est dire non. C’est penser contre l’idée qui se présente. C’est douter.
La peur est un mouvement animal bien redoutable. Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est tyranniquement affirmative, je crains le loup, je le vois, je me sauve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. Il y a de ce mouvement dans tout dogmatique. Il affirme, il s’engage, il court. Il se jette sur les idées de tout son poids, comme le chien sur le lièvre. Cette violence fait l’orateur, espèce dangereuse, trop admirée. Être ému, crier, croire, tout cela est animal.
Montaigne a osé écrire ceci : « L’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l’âne ? » Et ne vous trompez pas au sourire ; c’est le sourire de l’athlète qui soulève l’haltère.
8 juin 1912
