Dans cette neige, dans ce brouillard triste, dans ces jours courts qui ont couleur de crépuscule, les hommes de nos pays s’apprêtent à chanter Noël. Si vous leur demandez ce qu’ils célèbrent, ils raconteront que le Sauveur du monde est né justement en cette saison. Mais il faut admirer, en tous les temps et en tous le peuples, comment la commémoration des héros s’accorde avec la célébration des heureuses saisons d’après leurs premiers signes. Regardez au ciel, vous y verrez naître quelque chose. Déjà, depuis quelques jours, le Soleil ne s’abaisse plus. Si vous aviez mesuré depuis la fin de l’été l’ombre d’un bâton sur le sol à l’heure de midi, vous auriez vu cette ombre s’allonger d’un jour à l’autre, et très vite vers la fin septembre. Mais c’est fini. L’ombre ne s’allonge plus maintenant. Une observation mesurée vous ferait voir qu’à la fin de décembre elle se raccourcit un peu ; si peu, qu’en vérité il faut être astronome pour le savoir. Il est vrai aussi qu’après tant d’observations et de mesures, c’est une chose connue de tous, et que le calendrier des postes nous annonce. Or, ce qui est digne de remarque, c’est que c’est vers ce temps-là, précisément, que la naissance du grand bienfaiteur est célébrée. Cette rencontre n’est point de hasard ; et l’histoire pourtant n’en peut rendre compte. Cette invention merveilleuse est l’œuvre de tous. La légende si obscure et sur laquelle on n’a pas fini de discuter, s’est accordée d’elle-même à ces sentiments si naturels qui nous portent à nous réjouir quand les jours plus longs sont en vue, quand les premiers signes du printemps se montrent sur la terre dénudée ; mais, ce qui est encore plus remarquable, c’est que la légende se soit accordée aux signes les moins visibles, et que l’astronomie seule sait discerner. Rien ne fait mieux voir que les hommes forment ensemble un grand être, dont les mouvements se règlent à la fois sur les saisons, sur les légendes et sur les connaissances les plus certaines. En ce grand être, la tête, les pieds, le cœur, tout communique. La danse du printemps, le culte de l’espérance, le calcul des saisons, tout se rassemble dans le joyeux Réveillon.

Dans les temps anciens, la Noël était naturellement plus tardive, parce qu’il fallait attendre des signes plus certains. Les bourgeons et les premières anémones donnaient le signal des fêtes de la Résurrection. Et remarquez que cette célébration du printemps était toujours jointe à la commémoration de quelque personnage fabuleux, tel Adonis. Et les fêtes de ce genre durent avancer à la rencontre du temps à la mesure que l’on connut mieux les signes, et que l’on découvrit le printemps de plus loin. Nous célébrons encore ces fêtes préhistoriques ; nous les accordons encore avec la légende, comme la fête de Pâques le fait voir. Toutefois, à bien regarder, cette fête, commune aux végétaux, aux animaux et aux hommes, est encore païenne en cela. Nous attendons, pour nous réjouir, d’avoir reçu. Carnaval, qui prédit de plus loin, enferme plus d’espérance ; mais la tradition y a mêlé l’ironie et le doute. Cette fête est une sorte de ruine, mais où les traces d’une pensée humaine conforme à la saison sont encore lisibles. En Noël éclate une pensée mieux assurée et un espoir plus vaillant. Les sens sont rabattus. Sur la neige même on chante les moissons ; on célèbre le triomphe du Soleil au milieu même d’une longue nuit. La tristesse est partout alors, excepté dans le cœur de l’homme. La pensée s’y rassemble donc, assez forte d’elle seule, et surmontant les anciens signes, arbres, sources, moissons, enfin tous les dieux extérieurs. On comprend très bien, d’après cet exemple, comment l’anticipation du savoir a surmonté les sentiments naturels et comment la connaissance s’est changée en volonté. L’esprit ne serait pas né à lui-même sans le secours de cette concordance, qui marque l’origine des cités, des lois et des mœurs. L’esprit sauveur des hommes, l’esprit soutien de toute espérance, est né dans une étable parmi les simples aliments, sous le souffle du bœuf et de l’âne. L’humanité jure ce jour-là de croire en elle-même. Ce que j’admire, c’est que cette signification s’accorde merveilleusement avec la légende comme avec la saison.
20 décembre 1925
PL1, EH « Légendes et saisons »
