Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Noël d’artilleur

J’ai souvenir d’un Noël d’artilleurs. C’était le premier Noël de la guerre ; il n’était pas question encore de l’orange, ni du cigare, ni du quart de vin. Toutefois l’argent ne nous manquait pas, et nous avions liaison avec le Quartier Général par des estafettes qui venaient observer chez nous, d’où l’on avait les plus belles vues sur les mouvements de l’ennemi. Ainsi nous célébrâmes et chantâmes gaiement la plus belle annonce que le monde des hommes ait jamais reçue. Sur l’heure de minuit, le capitaine, homme d’imagination, fit envoyer douze obus successivement sur le village le plus proche par-dessus les terres infranchissables. Ce langage fut très bien compris. Une heure environ après, douze obus nous arrivèrent, qui firent plus de bruit que de mal. La lune brillait doucement sur les ruines. Les anciens, me disais-je, valaient mieux que leurs dieux. Nous qui avons des dieux meilleurs, sommes-nous pires qu’Achille ou Diomède ? Au total rien n’a changé ; il pleut toujours du sang.

 

Edouart Detaille (1842-1912): Vive l’Empereur! (détail), 1891

 

Là-dessus, je rêvais que Noël m’apparaissait, vieux et blanc, comme il est, depuis plus de dix-neuf cents ans, après tant de vains espoirs. « Ce n’est pas peu, me dit le vieillard, si le mal est descendu du ciel sur la terre. Du moins tu le reconnais ; il t’est tout proche ; il n’est plus mêlé à ces destins astronomiques que tu ne peux changer. Ce n’est plus Jupiter maintenant qui lance la foudre ; c’est toi-même. Garde-toi seulement de tisser de toi-même et de tes semblables un autre destin. Tu demandes si les hommes sont méchants ; cela prouve que tu as encore à faire une autre découverte, c’est que les passions cruelles sont effacées sur la terre comme au ciel. Effacées, non pas tout à fait, mais trop rares et trop dispersées pour entretenir ce mécanique massacre. Aussi fais bien attention, et garde-toi de haine. Il n’y a pas un méchant sur mille à l’un et à l’autre versant de ce ruisseau disputé. Je ne parle pas seulement de ces hommes couleur de terre, qui obéissent au mieux ; ceux-là vivraient selon le droit et la paix pendant des siècles ; ces vertus qu’ils font voir le prouvent assez, et tu l’as bien compris. Mais les chefs, de part et d’autre, ce ne sont point des buveurs de sang. Ce sont des hommes d’ordre, et qui ont le malheur d’exercer un pouvoir que la nature humaine ne peut porter. Tu sais comme, dans la paix même, ils regardent toujours la hache. Et comment autrement, soit qu’ils aiment cet enivrant pouvoir, soit qu’ils se fassent un devoir de rendre cette arme éclatante et sans rouille, telle qu’ils l’ont reçue ? Ainsi emploient-ils des passions nobles, et non sans mélange de vertus, à tenir prête et toute huilée cette prodigieuse machine à tuer. Après cela, comme un homme indigné consomme aisément son propre malheur, s’il trouve sous son doigt la gâchette, si bien nommée, et le crime réduit à un tout petit geste ; ainsi, d’après le seul mouvement d’une plume sur le papier, tout s’allume, tout explose, et les collines fument comme des volcans. Vous n’avez point de sage qui puisse tenir ce grand pistolet sans péril de mort pour chacun. Trop de pouvoir, ami ; trop d’obéissance. Certes, ce guerrier à musette qui prend le train à l’heure fixée ferait rire Achille. Et pourtant qu’est-ce que la colère d’Achille à côté de ce massacre sans colère ! Tu chantes Noël ; mais ton chant selon moi est trop doux. Bon pour bercer un enfant. Il est temps d’éveiller l’homme ».

La Lumière, 5 janvier 1929

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