Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Pensées d’automne

Ce terrain était clos depuis des années, et oublié des hommes. La forêt quaternaire y poussait de nouveau librement ; cela faisait un bois de jeunes chênes où nichaient les rossignols. Puis le désir humain l’envahit comme une tempête. Les arbres furent coupés et emportés ; les racines furent tirées du sol et brûlées ; de grandes fumées publièrent les actes des bûcherons vêtus de velours brun. Aussitôt d’autres artisans en cotte bleue foulèrent cette terre ravagée ; et à mesure que le soleil montait et que le printemps chantait, le sol fut piétiné et recouvert de chaux ; de hauts grillages formèrent une grande cage ouverte par le haut ; autour vinrent les fauteuils de fer, le thé et les grosses dames, et la cage enfin fut peuplée d’oiseaux blancs, verts et rouges, jeunesse bien savonnée, aux cheveux bien tirés, à la tête petite, espoir des grosses dames.

Pendant un mois ou deux, en ce printemps chaud, fut célébré ce jeu de rites et de politesses, qui, vu de loin, semble un culte par le sérieux et l’ennui. Mais ce n’est qu’apparence; le plaisir est une grave affaire. Aussi n’y avait-il pas un seul brin d’herbe, ni un seul caillou roulant sur l’aire consacrée. D’étranges jardiniers arrosaient chaque jour, balayaient, nivelaient, durcissaient la terre stérile, et y traçaient en lignes blanches le chemin et les limites des chœurs et des cortèges. Temple pour toujours. Cependant le chanteur dépossédé avait transporté au voisinage son nid et ses amours, on le voyait étaler au soleil son manteau mal brosse ou se baigner en quelque creux moussu. Puis, quand la lune se levait, l’artiste faisait retentir la nuit divine et la forêt quaternaire. Autre jeu, autre culte. Mais lui, les dieux l’entendirent.

Je ne sais quelle Nemesis des oiseaux toucha de son pied le temple humain. Ce jour fut semblable aux autres jours. Le soleil fit son chemin un peu plus haut que la veille et dessinant des ombres un peu plus courtes sur l’aire géométrique. Mais il ny eut plus de jardiniers tôt levés, ni de danseurs, ni de balles, immaculées, il n’y en eut plus, ni ce jour-là, ni les autres jours. Les étoiles tournèrent, et se perdirent les unes après les autres dans le rouge couchant. Le soleil monta au plus haut et redescendit. Les arbres prirent l’épais feuillage de l’été et bientôt après le dur feuillage, encore vert, qui annonce l’automne. Le rossignol s’en alla, le pinson oublia sa chanson courte. Le merle plongea par-dessus les clôtures, ne lançant plus qu’un cri bref, à peine distinct du bruit de ses alles. Maintenant le rouge-gorge, musicien de l’hiver, redit d’une voix plus grêle toutes les chansons qu’il a apprises, gonflant ses joues de feu. La grive vient aux baies mûres et les feuilles tourbillonnent. L’herbe pousse sur le terrain consacré ; les traces des choeurs et des cortèges sont effacées. Autour des fauteuils de fer on aperçoit les jeunes pousses du chêne et le retour de la forêt quaternaire. Je pense à ces routes de la région maudite, qui n’allaient plus nulle part et que l’on voyait reverdir, ou bien à ces étendues de reines-marguerites qui, en un seul été, effaçaient les travaux des hommes.

Ainsi s’efface maintenant le temple frivole. Quelles causes ont perdu cette Babylone, non moins violente, non moins assurée que l’autre de sa durée, quoique son pas fût plus léger sur la terre ? Peut-être un deuil, ou bien l’enquête de quelque agent des contributions, ou bien quelque mariage, ou un rhumatisme du genou. Bossuet en aurait fait un sermon, et Chateaubriand une élégie ; car toutes les ruines parlent le même langage. Je me confirme seulement dans l’antique prudence qui conseille de ne pas tracer par violence un avenir même court, mais plutôt de se cacher en quelque coin, en respectant l’arbre et le rossignol, comme si l’on avait quelques chances de plus de durer en se glissant et s’entrelaçant dans le tissu des événements ordinaires. Mais ce sont des pensées d’automne.

17 octobre 1922

Print Friendly, PDF & Email