Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Tout pouvoir sans contrôle rend fou

Le Suffrage Universel n’inventera jamais rien de neuf. Son rôle est plutôt d’affirmer avec force des vérités aussi vieilles que le monde, que le Pouvoir est naturellement porté à oublier.

Considérez l’instruction criminelle. Personne ne conteste que la publicité des débats et la liberté de la défense soient des garan­ties naturelles et nécessaires ; je dis naturelles, au sens où l’on dit « Droit naturel », et je veux dire raisonnables, car le mot « naturel » s’oppose ici aux stratagèmes des puissances, toujours attentives à se fortifier elles-mêmes. Donc les règles de toute instruction criminelle n’étaient point du tout cachées et difficiles à découvrir. Malheureusement le Juge et le Prince étaient justement très mal placés pour les voir ; ils ne pensaient qu’à rétablir l’ordre, prompte­ment, efficacement ; toute leur attention se portait là. Et je ne crois pas qu’ils aient eu jamais la volonté d’être injustes ; hélas, tout au contraire, ils se croyaient justes et infaillibles ; ils ne pensaient point à se contrôler eux-mêmes. Or, c’est le contrôle qui fait la pensée juste et équilibrée, et tout pouvoir sans contrôle rend fou.

Ce n’est point trop dire. Je ne déclame point, je n’exagère point. Les pouvoirs, livrés à eux-mêmes, ont inventé la torture comme moyen d’instruction. On ne réfléchira jamais assez sur ce fait tout simple et tout nu, qui est comme la fleur de la civili­sation oligar­chique. Les pouvoirs, les majestés, les infaillibilités, ont inventé cette solution atroce, et l’ont jugée raisonnable, parce qu’elle simplifiait leur fonction et fortifiait leur privilège. Après cela tout est dit. Toutes les fois que nous donnons un blanc seing aux pouvoirs, nous retournons là. L’affaire Dreyfus en a donné un exemple terrifiant. Voilà où en arrivent des hommes qui ne sont ni plus méchants ni plus aveugles que vous ou moi, dès qu’on leur permet de s’enfermer dans leur fonction propre comme dans une citadelle. Un patron, aux prises avec les difficultés, jugera de même que les grévistes sont des ennemis du genre humain. Contre quoi la sagesse commune a fait cette maxime naïve : « Notre ennemi c’est notre maître. »

 

 

Le droit n’est pas caché, mais les puissances l’oublient. Il ne s’agit que de le leur rappeler. Il suffit d’être sans pouvoir pour contrô­ler comme il faut les pouvoirs. Mille légendes, venues du fond des âges, font comprendre que le maître absolu ne peut s’ins­truire que s’il se déguise en homme du peuple, et s’il va recueillir les opinions naïves des pauvres gens. Le Suffrage Universel ne fait que réaliser ces légendes. Le roi se déguise une fois tous les quatre ans ; il entend alors autre chose que des acclamations et des flatteries ; il este ramené au bon sens. Et assurément ce n’est pas ainsi qu’il apprend son métier propre ; mais on lui rappelle seulement les limites que le droit commun impose à toute habi­leté dans tout métier, et que le succès n’est pas toute la sagesse.

17 juin 1914

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