Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La tempête

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Je suis tombé hier sur un mot de Shakespeare, que l’on cite souvent : « Nous sommes faits de la même étoffe que les songes. » Cela est dit dans La Tempête, espèce de féerie où l’esprit Ariel déchaîne les vents et la mer selon sa fantaisie. Il y a plus d’une idée dans ce conte de nourrice. On y voit deux amoureux qui sont comme hors du monde et perdus dans leur rêve ; leur ivresse gagne jusqu’aux spectateurs ; et les choses se passent dans la pièce justement comme les amoureux les imaginent ; tout doit fi­nir bien ; l’esprit est roi du monde ; et le hideux Caliban, qui re­présente les forces sauvages, se traîne à plat ventre. C’est ainsi que l’on voit les choses, quand on aime ; et tous ceux qui sont nés d’une femme sont fils de cette illusion-là. Lorsque Caliban reprend des forces, lorsque son odeur de poisson gâté vient trou­bler la féerie, l’enfant est fait ; il est fait de l’étoffe des songes ; il en fera un autre décor de féerie, à son tour, et d’autres enfants ; c’est ainsi. Ariel, le pur esprit, mène les noces merveilleuses, et se réunit ensuite aux éléments. Toute la Théologie est là en rac­courci ; ce n’est pas peu de chose.

Si j’avais à chasser les Dieux, je commencerais par chasser les songes, et je dirais au rebours du poète : « Nos songes sont faits de la même étoffe que les choses. » Il m’est arrivé, comme j’étais couché dans une chambre d’hôtel, d’avoir un terrible rêve. On se battait ; des soldats tiraient des coups de feu ; une lueur rouge sortait des fusils et des blessures ; une maison flambait. Je me réveille et j’entends des coups de feu ; c’étaient des soldats qui s’exerçaient au tir réduit dans le polygone, non loin de là. Mon lit était en face de la fenêtre ; un rideau rouge était éclairé par le soleil, et illuminait la chambre ; telle était la trame de mon rêve. Je croyais que j’avais rêvé ; en réalité j’avais perçu les choses, mais assez mal. J’avais entendu des coups de feu ; j’avais vu cette clarté rouge à travers mes paupières ; j’avais essayé, comme nous faisons toujours, de reconstruire les choses d’après cela ; je l’avais fait d’abord très mal ; mais j’étais enfin arrivé aux vraies causes, et c’est cela même que l’on appelle le réveil.

A ce compte, nous faisons une foule de petits rêves à toute heure du jour. Je vois le dos d’un Monsieur, je m’avance pour lui parler ; je m’aperçois que ce n’est pas mon ami ; court rêve, suivi de réveil. Je me trompe de tramway ; court rêve, suivi de réveil. Nos rêves nous viennent du monde, non des Dieux. C’est notre paresse qui les fait. De là les faux esprits. Ariel est fils de Cali­ban. Le vrai esprit est celui qui perçoit le vrai monde. La Justice rêvée est humaine ; c’est la Justice perçue qui est divine.

7 novembre 1908