Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Se prendre comme on est

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Spinoza dit que l’homme n’a nullement besoin de la perfection du cheval. Cette remarque, qui peint si bien le rude penseur, signifie à tout homme qu’il n’a nullement besoin de la perfection de son voisin. D’où chacun serait guéri d’envier, et détourné d’imiter. Et certainement le principe de la vertu est de se prendre comme on est, et de s’efforcer de persévérer dans son propre être. Si un escrimeur est de petite taille, qu’il se sauve par la vitesse et le bond. Peut-être n’est-on jamais mécontent de soi que lorsqu’on essaie d’imiter les autres. Mais c’est qu’aussi on veut exister pour les autres, et tout au moins trouver en soi des raisons d’être approuvé par les autres, si l’on en était connu. D’où on glisse à se dessiner à soi-même pour les autres, ce qui est vanité.

Cet étrange travers suppose une peur de soi, et même un dégoût de soi. À étudier l’égoïsme dans les hommes, on trouve que les hommes ne s’aiment guère. Se sacrifier, a dit un auteur, à des passions qu’on n’a point, quelle folie ! Il faut donc se chercher et se trouver. Mais la difficulté vient de ce qu’il y a de l’universel dans la pensée de soi. L’universel, c’est la pensée même. Une preuve vaut pour tous, ou bien elle ne vaut même pas pour moi. Voilà par où on prend le mauvais chemin de vouloir être comme les autres. On suit une opinion comme une mode. On se forme à juger comme le voisin ; mais aussi l’humeur est redoutable en ces gens si polis ; c’est que l’humeur n’est point civilisée du tout par les opinions d’emprunt. On peut remarquer qu’il y a aisément de la violence dans les passions feintes, et dans les jugements dont on n’est pas tout à fait assuré. Il faudrait être comme tout le monde en restant soi. Balzac a écrit là-dessus cette pensée étonnante : « Le génie a cela de bon qu’il ressemble à tout le monde et que personne ne lui ressemble ». Il est hors de doute que le génie fait la preuve, non pas éclairante, mais convaincante. Car ce qui me soutient et me sert, c’est l’homme qui est énergiquement soi.

Mais d’où vient la difficulté de comprendre ce que je nomme les natures crocodiliennes, si bien armées et réfugiées, comme sont Descartes, Spinoza, Gœthe, Stendhal ? Ce n’est qu’une très ancienne méprise, et proprement sco­lastique, qui nous fait prendre le général pour l’universel. Une science d’école voudrait saisir plusieurs choses par une même idée ; ceux qui s’égarent par là n’en reviennent pas facilement. Combien croient que, lorsqu’ils ont saisi des phénomènes variés comme chaleur et travail par l’idée commune d’énergie, ils sont au bout ! En réalité ils sont au commencement. Le même Spinoza, toujours fort et énigmatique dans ses avertissements, nous dit que plus on connaît de choses particulières et mieux on connaît Dieu. Ce n’est pas grand-chose d’avoir des idées, le tout est de les appliquer, c’est-à-dire de penser par elles les dernières différences. À celui pour qui les idées ne sont ainsi que des outils ou moyens, tout est neuf, tout est beau.

Revenant par ce chemin à la pensée de soi, je dis qu’il faut se penser soi-même universellement, et non pas comme une généralité ; universellement comme unique et inimitable ; ce qui est proprement se sauver. Les grands esprits ne s’occupent qu’à vaincre les difficultés qui leur sont propres, et qu’ils trouvent dans le pli de leur humeur. Et seuls, par cela même, ils sont de bon secours. J’ai à sauver une certaine manière d’aimer, de haïr, de désirer, tout à fait animale, et qui m’est aussi adhérente que la couleur de mes yeux. J’ai à la sauver, non pas à la tuer. Dans l’avarice, qui est la moins généreuse des passions, il y a l’esprit d’ordre, qui est universel ; il y a le respect du travail, qui est universel ; la haine des heures perdues et des folles prodigalités, qui est universelle. Ces pensées, car ce sont des pensées, sauveront très bien l’avare s’il ose seulement être lui-même, et savoir ce qu’il veut. Autant à dire de l’ambitieux, s’il est vraiment ambitieux ; car il voudra une louange qui vaille, et ainsi honorera l’esprit libre, les différences, les résistances. Et l’amour ne cesse de se sauver par aimer encore mieux ce qu’il aime. D’où Descartes disait qu’il n’y a point de passions dont on ne puisse faire bon usage. J’avoue qu’il ne s’est guère expliqué là-dessus ; mais que chacun applique ce robuste optimis­me dans la connaissance de soi. Suivre ici Descartes, ce n’est nullement vouloir ressembler à Descartes. Non, mais je serai moi, comme il fut lui.

 

La Psychologie et la Vie, mai 1930

Libres Propos, Nouvelle Série, Quatrième année, n°6, juin 1930 (CCCXVIII)