Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Les éloges

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Sterne, dans son Voyage sentimental, raconte qu’il voulut, une soirée, essayer jusqu’où on pouvait louer quelqu’un sans cesser de lui plaire. Il fit l’épreuve sur trois personnes qui n’étaient pas sans mérite ; il commença par les écouter, ce qui est une flatterie très agréable ; ensuite il en redemanda ; et enfin il les reconnut supérieurs comme ils voulaient l’être, sans restriction, disant par exemple au diplomate : « J’ai entendu souvent parler de politique extérieure ; mais je ne soupçonnais même pas cette solidité de doctrine, cette profondeur de vues, cette connaissance des hommes que vous venez de me montrer. » Naturellement ces éloges furent savourés ; il essaya de les forcer ; mais plus il exa­gérait, plus l’autre y trouvait de plaisir. Le flatteur reçut en échange quelques compliments qu’il n’attendait point, qu’il s’ef­for­ça de mépriser, mais qui trouvèrent tout de même asile au plus pro­fond de son cœur. Bref, pour avoir été trois fois flatteur dans cette soirée, et impudemment flatteur, il se fit trois amis, trois vrais et fidèles amis, qui ne l’oublièrent jamais et lui rendi­rent mille services sans qu’il le demandât. Voilà de ces terribles his­toires, dont le sel est bien anglais ; cette froide plaisanterie glace comme une douche, et laisse une trace brûlante. Leursa clowns grands et petits sont comme leurs épi­ces ; quand on en a goûté, tout le reste paraît fade.

C’est vrai pourtant que tout le monde aime les éloges, et que la critique blesse toujours. On dit bien qu’il y a un art de louer ; c’est vrai, mais il tient en cette règle simple : louez toujours sans restriction. Vous pouvez toujours dire à une toute petite femme : « Vous n’êtes pas petite » ; car sans doute elle sait bien qu’elle est petite, mais cette pensée lui est désagréable. Nous ressemblons tous à ce prodigue qui sait bien qu’il est ruiné, et qui ne veut pas faire ses comptes, afin de pouvoir l’ignorer. Si l’on inventait un miroir qui rende jeune et beau, tout le monde voudrait s’en servir. Il n’y a qu’une chose que l’on veuille avoir réellement, et non pas seulement en apparence, c’est un bon jugement ; seulement cha­cun croit qu’il a le jugement bon.

Au reste, vous trouverez ici et là quelque sombre philosophe qui n’aime pas les éloges. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Qu’il n’aime pas les critiques, et que, tout compte fait, il préfère igno­rer l’opinion qu’on a de lui. Il aime mieux se passer d’un plaisir que s’exposer à une douleur. On peut être sobre par gourmandise.

15 novembre 1907