L’épique est le vrai de la guerre. Un homme de cabinet ne peut prendre la mesure de l’épique, car il y mettra toujours trop de raison. On ne se bat point par raisons. Mettre sa vie en jeu, ce n’est jamais raison. Un sauveteur, dans la plus rude tempête, espère qu’il en reviendra. Supposer qu’il y a la moindre prudence dans la guerre, c’est nier la guerre. À corps perdu, tel est ce mouvement. Or, dans toute action, il se trouve le moment de l’emportement aveugle ; mais court moment, mesuré ; ainsi les dernières foulées d’une course ; ou bien l’intérieur, si l’on peut dire, d’un coup de hache ; ou bien l’élan pour sauter ; on s’y jette tout ; on s’y jette, mais toutes précautions prises. En ces travaux ou en ces jeux on se voit d’avance vivant et vainqueur. Il n’y a que la guerre qui nous déshabille de cette espérance, et sans façon. En revanche une insensibilité, un fatalisme, une contemplation qui n’a point d’égale. L’emportement humain est alors tout extérieur, au-dessous des passions ; l’esprit est au-dessus.
Tous les mensonges pieux sont étrangers à l’épique. Un Dieu juste et bon, comme dans la Jérusalem, ce n’est point un dieu des armées. Non, mais le caprice des dieux, qui représente très bien le jeu des forces aveugles. Après le courage la fuite, comme, après la force qui ne doute point de soi, la fatigue qui doute de tout. Les dieux dispensent l’un et l’autre, comme ils jettent la pluie, la tempête, la foudre. Et l’homme est ainsi fait que ces amères réflexions ne le détournent pas de combattre ; au contraire il se livre à ses propres forces, tempête contre tempête. Cependant les sages lois, la vie prudente, les travaux qui ont pour fin de conserver la vie, ce sont alors des souvenirs purs, dont l’homme se trouve à jamais séparé. Par cela même il les voit. Ce sont des pensées qui n’ont plus de lieu, semblables à ces peintures qui sont pure et éclatante apparence, si bien séparées des choses par le cadre ; et, parce qu’on n’y peut point croire, on les contemple, on les connaît. Ainsi paraît en un éclair tout l’autre monde, paradis perdu, dans la comparaison épique. Vers midi la bataille est au plus haut point de la confusion et de l’horreur ; une poussière lourde s’élève et cache les actions. C’est l’heure, dit Homère, où le bûcheron, qui depuis le matin coupe des chênes dans un vallon écarté, pense à préparer son repas, désire boire, manger et dormir à l’ombre. Ou bien, quand le moissonneur vanne son blé, on voit s’envoler au vent les pailles légères et l’écorce du grain ; ainsi sont les hommes dans la bataille, eux-mêmes tourbillon et poussière.
Or l’homme de cabinet a cent fois imité ces comparaisons ; mais vainement. Et il s’étonne que l’art de peindre soit de tous les jeux le plus froid. C’est qu’il ne regarde qu’au frais vallon, à la source, au troupeau qui vient boire ; c’est qu’il n’a point composé comme il faut cette couleur du désespoir, qui donne prix aux choses perdues sans remède. Et parce qu’il ment avec suite, composant une guerre raisonnable, telle qu’il la voudrait et telle qu’il croit qu’il la ferait, tout est faux aussi dans les parties vraies. Le mouvement même de ses alexandrins, cet avenir sur douze pieds, inévitable, qui ne peut attendre, qui dévore le récit et d’avance l’achève, ce mouvement, cette prédiction, ces pas que l’on va faire et qui sont déjà faits, tout cela manque de sens par la faute de ses héros bien sages, serviteurs d’un dieu plus sage encore. Au contraire écoutez Diomède : « Aujourd’hui il plaît à Jupiter de donner gloire aux Troyens ». Diomède n’en frappe pas moins et de tout son cœur. Cet emportement de l’homme, plus fort que l’homme, et qui méprise l’espérance, telle est la matière épique. Et, comme l’histoire nous l’apprend, l’épopée est mère de la tragédie, et même de l’élégie. Oui, encore dans un sonnet, c’est le vers épique qui, annonçant l’avenir des passions, déjà passé et dépassé, donne majesté à Chloris et aux larmes frivoles.
Nouvelle Revue Française, 1er mars 1929
Libres Propos, Nouvelle série, Troisième année, n°3, 20 mars 1929 (CXCVIII)
Propos de littérature, XXXVII
