Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Découvrir l’être de chacun

Il y a une connaissance des hommes qui ne sert point, parce qu’elle ne saisit rien ; c’est la malicieuse connaissance de ce qui manque, de ce qui n’est point ; c’est saisir le vide. La ruse se fait des chemins dans ce vide autour des hommes ; mais jamais un homme ne rencontre, ne frotte, ne heurte cette ruse, ombre qui fait la chasse aux ombres. Car ce n’est pas par ce qui lui manque que l’homme agit et avance, c’est par son être positif. Qui s’accroche à cela, il tient autre chose qu’un fantôme. Tel est l’ami vrai ; tel est l’employé fidèle. Ces liens ne se rompent jamais ; ils font les unions et associations. Les malicieux s’étonnent de voir que celui qui s’élève, qui s’étend, ou qui s’enrichit, entraîne avec lui toujours celui qui a cru en lui.

Cette idée positive que l’on se fait d’un homme est proprement une idée ; car nul n’est tout à fait un homme. Quand on se dit à soi-même : « Je suis pourtant un homme », cela veut dire qu’on ne l’est point assez. Si l’on est jamais aidé au monde, c’est par quelque autre qui regarde à cet être positif, qui n’est jamais assez lui-même. Souvent l’homme se sent emporté par l’ambition de ses amis. Lui, il est modeste et n’espère pas beaucoup. Mais eux prétendent le connaître mieux qu’il ne se connaît, et montrent de l’ambition pour leur ami. Heureux qui est ainsi porté par de vrais amis ! Cette association est toute vraisemblable, et l’on doit en trouver quelque trace dans nos pauvres conspirations, qui ne manquent que parce que le chef est inférieur à son destin, ou peut-être n’a pas le courage d’en croire ses amis. On observerait la même chose dans les affaires, dans les fortunes, si l’on y regardait d’assez près. Et, comme c’est être fidèle à soi que de regarder en soi cet homme qui veut être un homme, c’est fidélité aussi aux autres que les connaître hommes. Il y a donc une certaine manière de connaître qui est trahir, par vider l’homme de sa substance. Et cela se connaît promptement, de même que le vide est irrespirable. Ainsi les malicieux ne peuvent suivre jamais aucune fortune.

Il est très sage de dire qu’il faut s’attacher à la puissance comme à une bouée qui surnagera ; mais attention ; il faut s’attacher à la puissance en effet, non point à l’impuissance des puissants, qui n’est rien. Le jugement fidèle, le seul qui attache, est celui qui discerne par où un puissant est puissant, par où il est quelqu’un, par où il est un homme. C’est avoir, comme on dit, de l’ambition pour lui, mais réellement de l’ambition. J’entends souvent des discours tout autres : « Je compte sur lui, j’arriverai par lui, je le connais bien. Il est faible et d’humeur variable ; il est hésitant et paresseux ; et remet au lendemain ; il s’effraie de l’opinion. Je le connais, donc je le tiens ». Tu le tiens, mais tu ne tiens rien. Et lui-même ne sent pas ta présence. L’homme a grand besoin de l’homme.

Par ce jugement de l’homme qui cherche l’homme, tous deux sont égaux, sans faveur aucune, ou plutôt par cette vraie faveur, par cette promotion au rang d’homme. Sans aucun doute, Napoléon allait droit à l’être de chacun ; c’était sa manière ; il n’avait que faire du non-être. Ce regard faisait des héros. L’homme qui balaie votre bureau est un héros aussi ; mais il faut chercher le héros ; il faut vouloir le trouver ; il faut gratter l’apparence, chercher son semblable, et en soi aussi chercher le semblable. Le mot du chef, le maître mot, est le même que celui du subordonné : « Qu’en puis-je faire ? » ce qui revient à dire : « Quel est son être ? » Une ombre si tu veux ; un homme si tu veux. La défiance a toujours raison, car tout homme joue le jeu auquel on l’invite. Mais si l’on observait de bonne foi, on verrait aussi que la confiance, celle que je dis, n’est jamais trompée. Je viens de nommer la bonne foi, qui est la foi ; et voilà ce qui manque. La mauvaise foi dit encore mieux ; car c’est par croire au mal partout et en tous que l’on est injuste premièrement ; les tromperies sont la suite de cette première erreur, car il faut bien que l’on se descende soi-même au niveau où l’on a placé les autres. Et sans doute faut-il se fier aux autres si l’on veut garder bonne opinion de soi..

21 janvier 1928

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