Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Des ivrognes

Si je fais le compte de ceux que j’ai connus, et dont l’alcool a fait des brutes, j’en trouve un assez grand nombre. Et ce ne sont pas, il me semble, les plus viles, les plus épaisses, les plus cras­seuses natu­res, qui tombent ainsi au-dessous du mépris. Souvent même j’ai pu reconnaître dans ces caractè­res, au mo­ment où ils commençaient à glisser sur la berge du fleuve Al­cool, sans y tomber encore, j’ai pu reconnaître en eux souvent une espèce de noblesse. Quelquefois il en reste des traces, fai­tes-y attention, dans ces trognes barbues en­luminées de vin.

Oui ; il arrive qu’une nature médiocre soit protégée contre ce vice-là par une certaine prudence toujours éveillée, par un es­prit de ruse, par une peur de l’opinion, par l’hypocrisie enfin. Car l’ivresse n’est pas hypocrite ; elle a le coeur sur la main. Plus d’un mauvais diable imbibé de fiel a mouillé pru­demment son vin, par crainte de se découvrir aux autres et de s’enlever le moyen de les tromper.

En revanche, il arrive souvent que celui qui tombe à l’i­vro­gnerie montrait déjà par caractère une indifférence à l’o­pi­nion, une espèce d’effronterie faite d’audace certainement, et de péné­tration aussi, qui, conduite autrement, aurait pu tour­ner en élo­quence, en invention, en sagesse, en philoso­phie. C’est pour­tant vrai, songez-y. Il y a un laisser-aller, un art de ne s’étonner de rien et de vivre au jour le jour, qui n’est pas si contraire à la cul­ture de l’intelligence et à la pra­tique des beaux-arts. Tout est gâté par la faiblesse ; mais la fai­blesse aurait tourné en douceur peut-être. Il est sûr qu’un verre d’alcool peut changer toute une vie.

Et je dis même qu’il la jettera d’autant plus bas qu’elle aura plus de germes de noblesse. L’homme qui sent qu’il aurait pu vivre réellement et sincèrement comme il faut, est plus sujet à déses­pérer de lui-même, et à se punir lui-même en quelque sorte, en se laissant aller tout à fait. Un coeur sec oublie ses fautes ; il n’y voit que des imprudences. Un noble coeur, trop souvent, les aggrave en y pensant trop, de façon que la vie lui devient trop lourde. Et c’est là que l’alcool le guette ; car c’est le remède jus­tement contre les scrupules. Ainsi l’on peut s’eni­vrer pour oublier qu’on s’est enivré. Cela tue jus­qu’à la pensée de ce qu’on aurait pu être ; et le remords fait souvent l’ivrogne. Ainsi celui qui était fait pour s’élever tom­bera plus bas qu’un autre, s’il tombe. Et sans remède ; car il s’est jugé, il s’est mé­prisé, il s’est condamné. Que lui fait maintenant l’opinion des autres, à côté de la sienne ? Telle est la tragédie du déclassé. C’est le fond de l’enfer, et sans qu’aucun dieu ou diable s’en mêle.

26 octobre 1909