Les examens sont des exercices de volonté. En cela ils sont tous beaux et bons. Ceux qui s’excusent de ce qu’ils sont timides, troublés, vidés par l’angoisse s’excusent très mal ; ces fautes de trop espérer, de trop craindre, enfin de ne point se gouverner virilement, sont les plus grandes fautes et peut-être les seules fautes. Je passerais encore sur l’ignorance, ou, mieux, je chercherais ce que le candidat sait, et je le pousserais là-dessus. Mais devant un garçon ou une fille qui sait, qui dirait bien, et qui se trouve paralysé par une grande peur, quelle opinion voulez-vous que j’aie ? Il est trop facile de raisonner bien quand on n’a rien à gagner ni à perdre. Que l’on commence par là, c’est très bien. L’école est belle à voir parce que les fautes n’y ont point de grandes conséquences ; ce n’est qu’un peu de papier perdu. Mais qu’un garçon qui a fait cent problèmes de mélanges, et qui n’y trouve plus de difficultés soit capable, au jour de l’examen, de déraisonner en ces mêmes problèmes, ou que, trouvant d’abord la solution correcte, il soit pris soudain comme de vertige, et gâte tout, voilà d’humiliantes expériences. De même un tireur qui s’est exercé très bien sur des sangliers de carton, le jour où il doit sauver sa vie, c’est ce jour-là qu’il tire à côté. Savoir, et ne point faire usage de ce qu’on sait, c’est pire qu’ignorer. L’ignorance n’est rien ; elle ne fait connaître aucun vice de l’esprit ; au contraire la faute par émotion fait paraître un esprit inculte, et je dirai même un esprit injuste.
Qu’est-ce qu’un esprit juste ? Pesez cette forte expression, et si naturelle. Elle veut dire ceci, c’est que, quand un homme se trompe sur ce qu’il sait, c’est qu’un grand orgueil l’irrite, c’est qu’il se sent atteint en sa majesté, comme ces enfants tyranniques qui ne savent pas attendre. Le langage commun dit aussi qu’un homme se trompe, et cette expression est belle. C’est qu’alors il se jette de tout son poids sur ses délicates et fragiles pensées. Or, si j’attaque selon cette fureur une serrure difficile, la serrure se défend assez bien et règle mes mouvements malgré moi ; au lieu que mes pensées ne se tiennent pas seules ; elles n’ont que moi pour les porter ; elles ne naissent, elles ne se conservent que par une attention bien gouvernée ; on peut même dire qu’elles périssent par le seul désir ; et c’est la loi humaine la plus sévère peut-être, et la moins connue, que la moindre trace d’orgueil ou d’ambition nous fait sots.
L’esprit de famille est profondément barbare. C’est l’effet de passions fortes, et qui croient naturellement que tout leur est dû. Lorsque l’enfant vit principalement selon cette politique du cœur, il compte toujours dans la suite sur l’amitié ; il en cherche les signes. Tout seul alors dans la salle d’examen, loin de cette chaude faveur à laquelle il est accoutumé, il est comme un solliciteur dans l’antichambre. Il contemple, si l’on peut dire, sa propre impuissance, ce qui n’est pas bon ; pis encore, il s’indigne de n’être pas aimé. Il attend l’heure de l’ambitieux, l’heure où il plaira sans mériter. Or il l’attendra longtemps, il l’attendra toujours ; car le monde humain trompe par un commerce de grimaces, mais il attend des services, et une valeur de gouvernement. C’est pourquoi l’épreuve de l’examen est utile et juste ; et, en dépit de faciles déclamations, celui qui ne l’a point surmontée n’en surmontera aucune autre ; non point tant par la paresse et l’ignorance que par un genre d’infatuation, et par cet infatigable cri : « Moi ! Moi ! » Or ce cri émeut un père, une mère, quelquefois même le professeur ordinaire, et n’importe qui un petit moment, mais le problème est sourd et muet.
L’Émancipation, 25 juillet 1926 (LXXXI), « 20 juillet 1926 »
