J’ai eu l’occasion, ces jours-ci, de constater une chose, c’est que la foi religieuse n’aide pas beaucoup à supporter les épreuves de cette vie. J’ai entendu une femme, qui est une catholique sincère, parler d’un parent qu’elle avait perdu comme s’il n’en était plus rien resté du tout.
Assurément je n’attendais pas qu’elle montrât de la joie. Et pourtant un croyant sincère devrait, il me semble, remercier son Dieu, lorsque ceux qu’il aime sont délivrés des maux de la vie ; mais c’est justement ce qu’on ne voit point, excepté chez les moines, parce que leur manière de vivre les a rendus à peu près indifférents à tout. Et je ne vois même pas que la foi, hors ces cas tout à fait exceptionnels, apporte un adoucissement quelconque aux peines qui résultent de la maladie et de la mort. Je sais que les croyants, après une explosion de désespoir, tombent dans une stupeur qui résulte de la fatigue, et, presque toujours, se reprennent à vivre ; mais ceux qui ne croient pas font de même, et, à ce que je vois, par l’effet des mêmes causes ; car la fatigue et l’habitude, à elles deux, finissent par endormir les souffrances morales les plus vives.

Nous croyons que nos raisonnements nous consolent ; en réalité c’est le contraire qui a lieu ; la consolation vient d’abord ; elle vient principalement, si j’ose dire, de l’estomac ; car la principale cause de la joie, c’est la santé ; le raisonnement consolateur vient ensuite, qui donne une tournure décente à la chose, et permet de l’expliquer à ses amis par de nobles raisons. L’un dira qu’il veut vivre pour ses enfants ; un autre qu’il veut s’instruire et instruire les autres ; un autre qu’il veut soulager les pauvres gens ; un autre qu’il se soumet à la volonté de Dieu ; un autre, qu’il compte bien retrouver au paradis celui qu’il a perdu ; toutes ces raisons se valent, en ce sens qu’elles ne valent rien ni les unes ni les autres, contre une vraie douleur, et qu’elles ménagent toutes également bien le passage de la douleur à la résignation. Mais prétendre que des discours consolent, c’est prendre l’effet pour la cause. On ne se console pas plus par un raisonnement qu’on ne s’endort par argument ; il faut seulement que le discours soit long.
27 mai 1907