Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le rire

J’ai lu des dissertations sur le rire, trop loin de la chose même. Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder at­ten­tivement un homme qui rit, et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal ; les mou­ve­ments du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que, lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumul­tueu­sement. Voilà donc le rire, pris en gros.

Il faut maintenant décomposer ces mouvements. Ils se font en deux temps. Premier temps, les épaules se haussent, la poitrine se dilate et s’emplit d’air ; deuxième temps, les épaules s’abaissent, la poitrine se vide. En somme, le rire consiste à haus­ser beau­coup de fois les épaules. Mais pourquoi hausse-t-on les épaules ? Toutes les fois qu’un homme se prépare à quelque ac­tion diffi­cile, la poitrine se remplit d’air, et les épaules s’élèvent ; cela donne un solide appui aux muscles des bras, par la rigidité du torse. Essayez de soulever quelque fardeau, vous verrez que la respiration s’arrête, et que la poitrine est gonflée d’air ; de là des soupirs après l’action. D’où l’on tirerait que le soupir signifie que l’on se résigne, et que l’on renonce à agir, après y avoir un peu pensé. Mais revenons au rire.

Il se forme une habitude, en tout homme, de remplir vivement sa poitrine dès qu’il est surpris. C’est une mesure de défense, com­me de serrer les poings. Mais si l’objet aperçu n’était que l’ombre d’un loup, si le danger n’était que l’ombre d’un danger, alors ce premier mouvement de défense est corrigé ; la poitrine re­vient au repos ; les épaules s’abaissent. Ce double mouvement des épaules signifie ainsi, par la nature même : « Ce n’était que ce­la ; je suis bien sot de m’émouvoir. » Puis le signe est bientôt voulu et, naturellement, simplifié, comme tous les signes ; toute­fois il change notre humeur plus que nous ne croyons, par une aération, une détente, une souplesse ; il nous dispose selon ce qu’il annonce ; ainsi qui l’imite le comprend ; mais nul ne le com­prend s’il ne l’imite un peu ; telle est la vertu des signes. Et celui-là veut dire qu’une chose ou qu’un homme ne vaut pas qu’on s’en occupe, avec cette idée, pourtant, que l’on a été tenté un tout petit moment de s’en occuper.

Nous ne sommes pas encore tout à fait au rire, mais nous nous en approchons. Dans le rire il y a une surprise, qui tout de sui­te disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi long­temps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. Il n’y a point de rire si l’on n’hésite entre deux choses, l’une très ordinaire, et l’au­tre absolument inattendue, les deux n’en faisant qu’une.

Ce qui prouve que le rire est bien cela, c’est que, pour faire rire artificiellement, il suffit de multiplier avec le doigt, vers la poi­trine de l’autre, une foule de vives menaces qui surprennent sans effrayer. C’est ainsi que l’on fait rire les enfants ; mais ce qui fait rire l’homme enferme toujours dans l’apparence cette menace qui revient et qui n’est rien. On se croit quitte parce que l’on a com­pris que ce n’est rien ; mais on ne l’est point parce que l’ap­pa­ren­ce revient aussitôt à nous étonner ; il faut la vaincre en­core et tou­jours. Toutd dérive de là ; il y a toujours dans le rire des éclairs d’effarement. Le célèbre Mark Twain disait : « Nous étions deux frères jumeaux, parfaitement semblables ; comme ils pre­naient un bain, l’un d’eux se noya dans la baignoire ; je ne sais pas si c’est lui ou moi. »

13 août 1910