Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

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Nul ne peut penser ce qu’il dit, car sa pensée est encore autre chose qu’il dit. Écoutez le bavardage ; la pensée y est toujours en retard d’un moment. Ce que je dis recouvre ce que j’ai dit. Chacun a connu de ces parleurs qui sont toujours sur le point de penser. Le discours est proprement intempérant ; car en un sens il se continue lui-même, et chaque parole dépend de la précédente ; mais en quel sens ? En ce même sens qu’un geste suit un geste. L’homme ramène ses bras à lui par cela seul qu’il les a étendus. C’est ainsi, mais par un jeu des organes plus caché, qu’un mot suit un autre mot, que l’aigu succède au grave et le roulant au sifflant. J’entends bien ses raisons, si l’on peut dire ; et c’est que sa bouche ne peut garder la même forme, ni sa gorge vibrer de la même façon. Ce discours est réglé comme le murmure de la mer, toujours balancée. Cette sorte de mémoire oublieuse fait toutes les querelles.

Tout ce qu’on invente sur l’éducation est misérable, faute d’avoir réfléchi sur la difficulté de penser. On admire le parler de l’enfant, sorte de chant d’oiseau qui imite sans savoir, et qui imite aussi bien le vieux merle, si bien dressé, j’entends l’homme important qui interroge. Il est dur de mépriser ces concerts d’intelligence, où l’intelligence n’est que pour l’autre, et n’est rien pour soi. Tant que l’enfant ne répète pas exactement ce qu’il a dit, tant qu’il ne pense pas ce qu’il dit, et enfin tant qu’il ne pense pas sa pensée, rien n’est fait. Aussi voit-on que les ignorants qui cherchent sagesse s’appuient sur les proverbes, qui sont de naïfs poèmes, où le nombre et l’assonance sont comme des marques auxquelles l’esprit se retrouve. Une telle pensée s’affermit, mais ne se développe point. Les poèmes plus achevés enferment encore l’esprit ; ils le conforment ; ils ne l’affranchissent pas.

C’est la prose qui affranchit. La prose repousse la mémoire chantante. Il n’y a de prose que lue ; ainsi savoir lire est le tout. Chacun comprend que celui qui sait lire pourra s’instruire ; mais la vertu de savoir lire n’est point toute là ; elle est dans le premier moment de lire, dans le merveilleux moment de com­prendre ce que l’on dit ; dans ce moment affranchi de mémoire et d’égarement, par la vertu de cet objet invariable, noir sur blanc, le livre. Modèle de nos propres pensées ; improvisation qui reste ; liberté fixée. Ce n’est plus le rythme qui conserve ; c’est la chose qui conserve. Ainsi je fais l’expérience d’une pensée qui essaie sans se perdre.

Il y eut un temps de proverbes, de poèmes, d’invariables récits. Temps de croyance ; et il n’importe guère si ce qu’on croit est vrai ou non. Il y a tout le bon sens possible dans les anciennes fables ; mais, par la nécessité de mémoire, et la crainte de s’égarer, l’esprit est serf. Peut-être faudrait-il dire que, dans l’ancienne sagesse, il n’y avait point d’espérance ; les mêmes che­mins toujours, et la même fin. Le même ordre, la même vitesse, les mêmes pauses, tel est le royaume de mémoire. Lire corrige premièrement cette peur de penser mal. Lire en chantant, ce n’est que l’apprentissage. Lire des yeux, éprouver l’objet invariable, l’explorer d’un coup d’œil, y revenir, c’est la perfection du lire. Les pensées d’aventure trouvent ici un soutien, un commen­cement d’espérance, par la perspective de l’art d’écrire. Et c’est là qu’il faut viser, par les exercices entremêlés de lire, de relire, de copier, d’imiter, de corriger, de recopier, je dirais même d’imprimer ; car pourquoi l’enfant ne donnerait-il pas à ses pensées, revues, corrigées, nettoyées, cette forme architecturale ? Au reste, il est toujours bon d’imiter, en écrivant, les formes typographiques, car l’imprimé est maintenant le roi de l’esprit. Ainsi, en s’appuyant toujours sur la règle de l’ancienne sagesse, qui est de ne rien changer aux pensées, on apprendrait peu à peu à changer en conservant. C’est douter et croire d’un même mouvement.

 

 

La Lumière, 9 février 1929

Libres Propos, Nouvelle série, Troisième année, n°3, 20 mars 1929 (CCI)

Propos sur l’éducation, XL