Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Les mouflons

Je rencontrai le vieux Sage au moment où je considérais une trou­pe de mouflons aux cornes massives qui se battaient pour une croûte de pain. Il m’emmena vers les singes et vers les cro­co­diles. Chemin faisant nous vîmes des vautours chauves drapés dans leurs ailes, des perroquets, des grues, des lions, des ours. Le long d’un grillage, on voyait l’ancêtre du cheval de fiacre, chargé de muscles, et la tête basse ; puis le zèbre trop paré, et l’in­domp­table âne rouge, que les savants appellent l’hémione. Au moment où nous considérions l’allure du chameau, sa toison in­culte, son air étranger et ses yeux sans fond, le ciel prit une cou­leur d’orage, un vent soudain courba les branches, et de grosses gouttes de pluie roulèrent dans la poussière. Il y eut une déroute de nour­rices et l’odeur de la pluie se mêla à l’odeur des fauves. Il fallut s’enfuir jusqu’au cèdre. C’est là que le vieux Sage me fit le dis­cours que j’attendais.

 

Mouflon mâle.

 

« J’étais venu, dit-il, en curieux, comme vous-même, afin de me nourrir les yeux de formes et de couleurs nouvelles. Mais le hasard, qui nous a présenté en même temps que la force des bêtes la force de l’orage, a donné un sens à ces cornes d’antilope et à ces croupes d’âne sauvage. Vous avez remarqué combien tous ces êtres sont puissants, définis et fermés. Bien loin de donner l’idée de quelque chose d’imparfait et d’esquissé, et comme d’une humanité manquée, tout au contraire ils affirment leur type, et s’y reposent. Chacun d’eux se borne à lui-même, et n’annonce au­cu­ne autre volonté que la volonté de durer tels qu’ils sont et de se re­produire tels qu’ils sont. Les petits des mouflons ont déjà leur vie faite. Aucun doute ne leur viendra jamais. Ce sont des dog­mes, toutes ces bêtes-là. »

Il réfléchit un moment, et dit encore ceci : « Platon enseignait que les bêtes nous ont été données par les dieux, afin de nous faire comprendre la puissance de nos vices et de nos passions. Je ne crois guère qu’il y ait d’autres dieux en tout cela que les mou­flons eux-mêmes, et les chameaux, et les singes, et les vautours. La leçon qu’ils nous donnent n’en est pas moins utile. Il y a une pensée animale, une volonté animale, et un animal contentement de soi dont les bêtes sont comme les statues vivantes. Et toutes les bêtes ne sont pas en cage. Combien de mouflons barbus à fi­gure humaine, et combien d’obstinés chevaux et chameaux parmi nous, un peu gracieux et poètes dans leur première jeunesse, mais bientôt pétrifiés, définis pour eux-mêmes, et les yeux fixés désormais sur leur pâture, et remâchant toujours le même re­frain ; sûrs d’eux-mêmes, sourds aux autres, et suivant leur route, toute leur pensée ramassée sur leurs joies et leurs douleurs. Toutes ces bêtes m’ont rappelé ma vraie devise d’homme : me pen­ser moi-même le moins possible, et penser toutes choses. »

25 avril 1909